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LUCRÈCE
De la nature des choses

LIVRE I

Principes universels : atomes et vide


Traduction (légèrement adaptée) de M. Nisard, Paris, 1857



Plan


Introduction [1,1-145]

* A. Hymne à Vénus [1,1-43]
* B. Adresse à Memmius et première annonce du sujet [1,50-61]
* C. Les méfaits de la religion et leur remède [1,62-126]
o Victoire d'Épicure sur la religion [1,62-79]
o Exemple de ces méfaits: le sacrifice d'Iphigénie [1,80-101]
o La superstition engendre la crainte, obstacle à la vérité [1,102-126]
* D. Conclusion [1,127-145]
o Objet du poème [1,127-135]
o Difficultés de la tâche et stimulants [1,136-145]

I. Principes fondamentaux de l'atomisme [1,146-482]

* A. Principe fondamental: Rien ne naît de rien [1,146-214]
* B. Corollaire: Rien ne retourne au néant. La nature forme les corps, les uns avec l'aide des autres [1,215-264]
* C. La matière existe sous forme d'atomes imperceptibles. Les corps invisibles. Exemples [1,265-328]
* D. Existence du vide [1,329-429]
o L'existence du vide est prouvé par le mouvement [1,329-397]
o Adresse à Memmius [1,398-429]
* E. Tout se ramène aux corps premiers et au vide [1,430-482]

II. Corps premiers ou atomes : Propriétés [1,483-634]

* A. Solidité et indestructibilité [1,483-598]
* B. De l'atome [1,599-634]

III. Réfutation des théories adverses [1,635-920]

* A. Héraclite (et stoïciens) et le feu [1,635-704]
* B. Empédocle (et d'autres) et les quatre éléments [1,705-829]
* C. Anaxagore et ses homéoméries [1,830-920]
* D. Transition : annonce de nouvelles vérités; apologie du poème [1,921-950]

IV. Infinité de l'univers et de ses constituants [1,951-1113]

* A. L'Univers et l'espace (omne quod est) sont infinis [1,951-1007]
* B. La Matière (summa rerum] est infinie [1,1008-1051]
* C. Critique des doctrines rivales [1,1052-1113]

Conclusion: Adresse à Memmius [1,1114-1117]




Introduction [1,1-145]


A. Hymne à Vénus [1,1-43]



[1,1] Mère des Romains, charme des dieux et des hommes, bienfaisante Vénus, c'est toi qui, fécondant ce monde placé sous les astres errants du ciel, peuples la mer chargée de navires, et la terre revêtue de moissons; c'est par toi que tous les êtres sont conçus, et ouvrent leurs yeux naissants à la lumière. Quand tu parais, ô déesse, le vent tombe, les nuages se dissipent; la terre déploie sous tes pas ses riches tapis de fleurs; la surface des ondes te sourit, et les cieux apaisés versent un torrent de lumière resplendissante.

[1,10] Dès que les jours nous offrent le doux aspect du printemps, dès que le zéphyr captif recouvre son haleine féconde, le chant des oiseaux que tes feux agitent annonce d'abord ta présence, puis, les troupeaux enflammés bondissent dans les gras pâturages et traversent les fleuves rapides tant les êtres vivants, épris de tes charmes et saisis de ton attrait, aiment à te suivre partout où tu les entraînes! Enfin, dans les mers, sur les montagnes, au fond des torrents, et dans les demeures touffues des oiseaux, et dans les vertes campagnes, [1,20] ta douce flamme pénètre tous les cœurs, et fait que toutes les races brûlent de se perpétuer. Ainsi donc, puisque toi seule gouvernes la nature, puisque, sans toi rien ne jaillit au séjour de la lumière, rien n'est beau ni aimable, sois la compagne de mes veilles, et dicte-moi ce poème que je tente sur la Nature, pour instruire notre cher Memmius. Tu as voulu que, paré de mille dons, il brillât toujours en toutes choses: aussi, déesse, faut-il couronner mes vers de grâces immortelles.

[1,30] Fais cependant que les fureurs de la guerre s'assoupissent, et laissent en repos la terre et l'onde. Toi seule peux rendre les mortels aux doux loisirs de la paix, puisque Mars gouverne les batailles, et que souvent, las de son farouche ministère, il se rejette dans tes bras, et là, vaincu par la blessure d'un éternel amour, il te contemple, la tête renversée sur ton sein; son regard,

attaché sur ton visage, se repaît avidement de tes charmes; et son âme demeure suspendue à tes lèvres. Alors, ô déesse, quand il repose sur tes membres sacrés, [1,40] et que, penchée sur lui, tu l'enveloppes de tes caresses, laisse tomber à son oreille quelques douces paroles, et demande-lui pour les Romains une paix tranquille. Car le malheureux état de la patrie nous ôte le calme que demande ce travail; et, dans ces tristes affaires, l'illustre sang des Memmius se doit au salut de l'État.

[Lacune [1,44-49= 2,646-651)?]

En effet, en soi, la nature des dieux dans son ensemble jouit nécessairement de la paix dans une durée éternelle, à l'écart, bien loin, coupée de nos affaires. Car exempte de toute souffrance, exempte des dangers, puissante par ses propres ressources, elle n'a nul besoin de nous, insensible aux faveurs, indifférente à la colère.



B. Adresse à Memmius et première annonce du sujet [I, 50-61]



[1,50] Désormais, loin des soucis, prête une oreille libre et un esprit sagace à la doctrine véritable;les présents, que mon soin fidèle a disposés pour toi, ne les dédaigne pas, ne les rejette pas, sans les avoir compris.

Car pour toi, je vais commencer à expliquer l'organisation suprême du ciel et des dieux, je vais te révéler les principes des choses: d'où la nature crée toutes choses, les développe, les nourrit; à quelle fin la nature les détruit à nouveau et les résorbe.

Ces éléments, au cours de l'exposé de notre doctrine, [1,60] nous avons l'habitude de les appeler ‘matière’, ‘corps générateurs’, ‘semences des choses’, éléments que nous considérons aussi comme les ‘corps premiers’, puisque tout dérive de ces éléments premiers.



C. Les méfaits de la religion et leur remède [I, 62-126]



Victoire d'Épicure sur la religion [1,62-79]

[1,62] Jadis, quand on voyait les hommes traîner une vie rampante sous le faix honteux de la superstition, et que la tête du monstre leur apparaissant à la cime des nues, les accablait de son regard épouvantable, un Grec, un simple mortel osa enfin lever les yeux, osa enfin lui résister en face. Rien ne l'arrête, ni la renommée des dieux, ni la foudre, ni les menaces du ciel qui gronde; [1,70] loin d'ébranler son courage, les obstacles l'irritent, et il n'en est que plus ardent à rompre les barrières étroites de la nature. Aussi en vient-il à bout par son infatigable génie: il s'élance loin des bornes enflammées du monde, il parcourt l'infini sur les ailes de la pensée, il triomphe, et revient nous apprendre ce qui peut ou ne peut pas naître, et d'où vient que la puissance des corps est bornée et qu'il y a pour tous un terme infranchissable. La superstition fut donc abattue et foulée aux pieds à son tour, et sa défaite nous égala aux dieux.


Exemple des méfaits de la religion: le sacrifice d'Iphigénie [1,80-101]

[1,80] Mais tu vas croire peut-être que je t'enseigne des doctrines impies, et qui sont un acheminement au crime; tandis que c'est la superstition, au contraire, qui jadis enfanta souvent des actions criminelles et sacrilèges. Pourquoi l'élite des chefs de la Grèce, la fleur des guerriers, souillèrent-ils en Aulide l'autel de Diane du sang d'Iphigénie! Quand le bandeau fatal, enveloppant la belle chevelure de la jeune fille, flotta le long de ses joues en deux parties égales; quand elle vit son père debout et triste devant l'autel, [1,90] et près de lui les ministres du sacrifice qui cachaient encore leur fer, et le peuple qui pleurait en la voyant; muette d'effroi, elle fléchit le genou, et se laissa aller à terre. Que lui servait alors, l'infortunée, d'être la première qui eût donné le nom de père au roi des Grecs? Elle fut enlevée par des hommes qui l'emportèrent toute tremblante à l'autel, non pour lui former un cortège solennel après un brillant hymen, mais afin qu'elle tombât chaste victime sous des mains impures, à l'âge des amours, et fût immolée pleurante par son propre père, [1,100] qui achetait ainsi l'heureux départ de sa flotte: tant la superstition a pu inspirer de barbarie aux hommes !


La superstition engendre la crainte, obstacle à la vérité [1,102-126]

Toi-même, cher Memmius, ébranlé par ces effrayants récits de tous les apôtres du fanatisme, tu vas sans doute t'éloigner de moi. Pourtant ce sont là de vains songes; et combien n'en pourrais-je pas forger à mon tour qui bouleverseraient ton plan de vie, et empoisonneraient ton bonheur par la crainte! Et ce ne serait pas sans raison; car pour que les hommes eussent quelque moyen de résister à la superstition et aux menaces des fanatiques, il faudrait qu'ils entrevissent le terme de leurs misères: [1,110] et la résistance n'est ni sensée, ni possible, puisqu'ils craignent après la mort des peines éternelles. C'est qu'ils ignorent ce que c'est que l'âme; si elle naît avec le corps, ou s'y insinue quand il vient de naître; si elle meurt avec lui, enveloppée dans sa ruine, ou si elle va voir les sombres bords et les vastes marais de l'Orcus; ou enfin si une loi divine la transmet à un autre corps, ainsi que le chante votre grand Ennius, le premier qu'une couronne du feuillage éternel, apportée du riant Hélicon, immortalisa chez les races italiennes. [1,120] Toutefois il explique dans des vers impérissables qu'il y a un enfer, où ne pénètrent ni des corps ni des âmes, mais seulement des ombres à forme humaine, et d'une pâleur étrange; et il raconte que le fantôme d'Homère, brillant d'une éternelle jeunesse, lui apparut en ces lieux, se mit à verser des larmes amères, et lui déroula ensuite toute la nature.



D. Conclusion [1,127-145]



Objet du poème [1,127-135]

Ainsi donc, si on gagne à se rendre compte des affaires célestes, des causes qui engendrent le mouvement du soleil et de la lune, des influences qui opèrent tout [1,130] ici-bas, à plus forte raison faut-il examiner avec les lumières de la raison en quoi consistent l'esprit et l'âme des hommes, et comment les objets qui les frappent, alors qu'ils veillent, les épouvantent encore, quand ils sont ensevelis dans le sommeil ou tourmentés par une maladie; de telle sorte qu'il leur semble voir et entendre ces morts dont la terre recouvre les ossements.


Difficultés de la tâche et stimulants [1,136-145]

Je sais que dans un poème latin il est difficile de mettre bien en lumière les découvertes obscures des Grecs, et que j'aurai souvent des termes à créer, tant la langue est pauvre et la matière nouvelle. [1,140] Mais ton mérite, cher Memmius, et le plaisir que j'attends d'une si douce amitié, m'excitent et m'endurcissent au travail, et font que je veille dans le calme des nuits, cherchant des tours heureux et des images poétiques qui puissent répandre la clarté dans ton âme, et te découvrir le fond des choses.



I. Principes fondamentaux de l'atomisme [1,146-482]




A. Principe fondamental: Rien ne naît de rien [1,146-214]



[1,146] Or, pour dissiper les terreurs et la nuit des âmes, c'est trop peu des rayons du soleil ou des traits éblouissants du jour; il faut la raison, et un examen lumineux de la nature. Voici donc le premier axiome qui nous servira de base: [1,150] Rien ne sort du néant, fût-ce même sous une main divine.

Ce qui rend les hommes esclaves de la peur, c'est que, témoins de mille faits accomplis dans le ciel et sur la terre, mais incapables d'en apercevoir les causes, ils les imputent à une puissance divine. Aussi, dès que nous aurons vu que rien ne se fait de rien, déjà nous distinguerons mieux le but de nos poursuites, et la source d'où jaillissent tous les êtres, et la manière dont ils se forment, sans que les dieux y aident. Si le néant les eût enfantés, tous les corps [1,160] seraient à même de produire toutes les espèces, et aucun n'aurait besoin de germe. Les hommes naîtraient de l'onde, les oiseaux et les poissons de la terre; les troupeaux s'élanceraient du ciel; et les bêtes féroces, enfants du hasard, habiteraient sans choix les lieux cultivés ou les déserts. Les mêmes fruits ne naîtraient pas toujours sur les mêmes arbres, mais ils varieraient sans cesse: tous les arbres porteraient tous les fruits. Car si les corps étaient privés de germes, se pourrait-il qu'ils eussent constamment une même source?

Mais, au contraire, comme tous les êtres se forment d'un élément invariable, [1,170] chacun d'eux ne vient au monde que là où se trouve sa substance propre, son principe générateur; et ainsi tout ne peut pas naître de tout, puisque chaque corps a la vertu de créer un être distinct. D'ailleurs, pourquoi la rose s'ouvre-t-elle au printemps, pourquoi le blé mûrit-il aux feux de l'été, et la vigne sous la rosée de l'automne, sinon parce que les germes s'amassent à temps fixe, et que tout se développe dans la bonne saison, et alors que la terre féconde ne craint pas d'exposer au jour ses productions encore tendres? [1,180] Si ces productions étaient tirées du néant, elles naîtraient tout à coup, à des époques incertaines et dans les saisons ennemies, puisqu'il n'y aurait pas de germes dont le temps contraire pût empêcher les féconds assemblages. D'autre part, si le néant engendrait les êtres, une fois leurs éléments réunis, il ne leur faudrait pas un long espace de temps pour croître: les enfants deviendraient aussitôt des hommes, et l'arbuste ne sortirait de terre que pour s'élancer au ciel. Et pourtant rien de tout cela n'arrive; les êtres grandissent insensiblement (ce qui doit être, puisqu'ils ont un germe déterminé), [1,190] et en grandissant ils ne changent pas d'espèce; ce qui prouve que tous les corps s'accroissent et s'alimentent de leur substance première. J'ajoute que, sans les pluies qui l'arrosent à point fixe, la terre n'enfanterait pas ses productions bienfaisantes, et que les animaux, privés de nourriture, ne pourraient multiplier leur espèce ni soutenir leur vie: de sorte qu'il vaut mieux admettre l'existence de plusieurs éléments qui se combinent pour former plusieurs êtres, comme nous voyons les lettres produire tous les mots, que celle d'un être dépourvu de germe. D'où vient aussi que la nature [1,200] n'a pu bâtir de ces géants qui traversent les mers à pied, qui déracinent de vastes montagnes, et dont la vie triomphe de mille générations, si ce n'est parce que chaque être a une part déterminée de substance, qui est la mesure de son accroissement? Il faut donc avouer que rien ne peut se faire de rien, puisque tous les corps ont besoin de semences pour être mis au jour et jetés dans le souple berceau des airs. Enfin un lieu cultivé a plus de vertu que les terrains incultes, et les fruits s'améliorent sous des mains actives: [1,210] la terre renferme donc des principes; et c'est en remuant avec la charrue les glèbes fécondes, en bouleversant la surface du sol, que nous les excitons à se produire. Car, autrement, toutes choses deviendraient meilleures d'elles-mêmes, et sans le travail des hommes.




B. Corollaire: Rien ne retourne au néant. La nature forme les corps, les uns avec l'aide des autres [1,215-264]



[1,215] Ajoutons que la nature brise les corps, et les réduit à leurs simples germes, au lieu de les anéantir. En effet, si les corps n'avaient rien d'impérissable, tout ce que nous cesserions de voir cesserait d'être, et il n'y aurait besoin d'aucun effort pour entraîner la dissolution des parties et rompre l'assemblage. Mais comme tous les êtres, au contraire, sont formés d'éléments éternels, [1,220] la nature ne consent à leur ruine que quand une force vient les heurter et les rompre sous le choc, ou pénètre leurs vides et les dissout.

D'ailleurs, si les corps que le temps et la vieillesse font disparaître périssent tout entiers, et que leur substance soit anéantie, comment Vénus peut-elle renouveler toutes les espèces qui s'épuisent? comment la terre peut-elle les nourrir, et les accroître quand elles sont reproduites? [1,230] Avec quoi les sources inépuisables alimentent-elles les mers et les fleuves au cours lointain ? et de quoi se repaît le feu des astres? Car si tout était périssable, tant de siècles écoulés jusqu'à nous devraient avoir tout dévoré; mais puisque dans l'immense durée des âges, il y a toujours eu de quoi réparer les pertes de la nature, il faut que la matière soit immortelle, et que rien ne tombe dans le néant.

Enfin, la même cause détruirait tous les corps, si des éléments indestructibles n'enchaînaient [1,240] plus ou moins étroitement leurs parties, et n'en maintenaient l'assemblage. Le toucher même suffirait pour les frapper de mort, et le moindre choc romprait cet amas de substance périssable. Mais comme les éléments s'entrelacent de mille façons diverses, et que la matière ne périt pas, il en résulte que les êtres subsistent jusqu'à ce qu'ils soient brisés par une secousse plus forte que l'enchaînement de leurs parties. Les corps ne s'anéantissent donc pas quand ils sont dissous, mais ils retournent et s'incorporent à la substance universelle.

[1,250] Ces pluies même que l'air répand à grands flots dans le sein de la terre qu'il féconde, semblent perdues; mais aussitôt s'élèvent de riches moissons, aussitôt les arbres se couvrent de verts feuillages, et ils grandissent et se courbent sous leurs fruits. C'est là ce qui nourrit les animaux et les hommes; c'est là ce qui fait éclore dans nos villes une jeunesse florissante, ce qui fait chanter nos bois, peuplés d'oiseaux naissants. Voilà pourquoi des troupeaux gras et fatigués du poids de leurs membres [1,260] reposent dans les riants pâturages, et que des flots de lait pur s'échappent de leurs mamelles gonflées, tandis que leurs petits encore faibles, et dont ce lait enivre les jeunes têtes, bondissent en jouant sur l'herbe tendre.

Ainsi donc, tout ce qui semble détruit ne l'est pas; car la nature refait un corps avec les débris d'un autre, et la mort seule lui vient en aide pour donner la vie.




C. La matière existe sous forme d'atomes imperceptibles. Les corps invisibles. Exemples [1,265-328]



Je t'ai prouvé, Memmius, que les êtres ne peuvent sortir du néant, et qu'ils n'y peuvent retomber; mais, de peur que tu n'aies pas foi dans mes paroles, parce que les éléments de la matière sont invisibles, [1,270] je te citerai des corps dont tu seras forcé de reconnaître l'existence, quoiqu'ils échappent à la vue.

D'abord, c'est le vent furieux qui bat les flots de la mer, engloutit de vastes navires, et disperse les nuages; ou qui, parcourant les campagnes en tourbillon rapide, couvre la terre d'arbres immenses, abat les forêts d'un souffle, tourmente la cime des monts, et irrite les ondes frémissantes qui se soulèvent avec un bruit menaçant. Il est clair que les vents sont des corps invisibles, eux qui balayent à la fois la terre, les eaux, les nues, et qui les font tourbillonner dans l'espace. [1,280] C'est un fluide qui inonde et ravage la nature, ainsi qu'un fleuve dont les eaux paisibles s'emportent tout à coup et débordent, quand elles sont accrues par ces larges torrents de pluie qui tombent des montagnes, entraînant avec eux les ruines des bois, et des arbres entiers. Les ponts les plus solides ne peuvent soutenir le choc impétueux de l'onde, tant le fleuve, gonflé de ces pluies orageuses, heurte violemment les digues: il les met en pièces avec un horrible fracas; il roule dans son lit des rochers énormes, et abat tout ce qui lui fait obstacle. [1,290] C'est ainsi que doivent se précipiter les vents, qui chassent devant eux et brisent sous mille chocs tout ce que leur souffle vient battre comme des flots déchaînés, et qui parfois saisissent comme en un gouffre et emportent les corps dans leurs tourbillons rapides. Je le répète donc, les vents sont des corps invisibles, puisque, dans leurs effets et dans leurs habitudes, on les trouve semblables aux grands fleuves qui sont des corps apparents.

Enfin, ne sentons nous pas les odeurs émanées des corps, quoique nous ne les voyions pas arriver aux narines? [1,300] L'oeil ne saisit ni le froid ni le chaud; on n'a pas coutume d'apercevoir les sons: et pourtant il faut bien que toutes ces choses soient des corps, car elles frappent les sens, et il n'est rien, excepté les corps, qui puisse toucher ou être touché. Les vêtements exposés sur les bords où la mer se brise, deviennent humides, et sèchent ensuite quand ils sont étendus au soleil; mais on ne voit pas comment l'humidité les pénètre, ni comment elle s'en va, dissipée par la chaleur; l'humidité se divise donc [1,310] en parties si petites, qu'elles échappent à la vue.

Bien plus, à mesure que les soleils se succèdent, le dessous de l'anneau s'amincit sous le doigt qui le porte; les gouttes de pluie qui tombent creusent la pierre; les sillons émoussent insensiblement le fer recourbé de la charrue; nous voyons aussi le pavé des chemins usé sous les pas de la foule; les statues, placées aux portes de la ville, nous montrent que leur main droite diminue sous les baisers des passants; et nous apercevons bien que tous ces corps ont éprouvé des pertes, [1,320] mais la nature jalouse nous dérobe la vue des parties qui se détachent à chaque moment.

Enfin les yeux les plus perçants ne viendraient pas à bout de voir ce que le temps et la nature, qui font croître lentement les êtres, leur ajoutent peu à peu, ni ce que la vieillesse ôte à leur substance amaigrie. Les pertes continuelles des rochers qui pendent sur la mer, et que dévore le sel rongeur, échappent aussi à ta vue. C'est donc à l'aide de corps imperceptibles que la nature opère.





D. Existence du vide [1,329-429]


L'existence du vide est prouvée par le mouvement [1,329-397]

Mais il ne faut pas croire que tout se tienne, et que tout soit matière dans l'espace. [1,330] Il y a du vide, Memmius; et c'est une vérité qu'il te sera souvent utile de connaître, car elle t'empêchera de flotter dans le doute, d'être toujours en quête de la nature des choses, et de n'avoir pas foi dans mes paroles. Il existe donc un espace sans matière, qui échappe au toucher, et qu'on nomme le vide. Si le vide n'existait pas, le mouvement serait impossible; car, comme le propre des corps est de résister, ils se feraient continuellement obstacle, de sorte que nul ne pourrait avancer, puisque nul autre ne commencerait par lui céder la place. [1,340] Cependant, sur la terre et dans l'onde, et dans les hauteurs du ciel, on voit mille corps se mouvoir de mille façons et par mille causes diverses; au lieu que, sans le vide, non seulement ils seraient privés du mouvement qui les agite, mais ils n'auraient pas même pu être créés, parce que la matière, formant une masse compacte, eût demeuré dans un repos stérile.

D'ailleurs, parmi les corps même qui passent pour être solides, on trouve des substances poreuses. La rosée limpide des eaux pénètre les rochers et les grottes, qui laissent échapper des larmes abondantes; [1,350] les aliments se distribuent dans tout le corps des animaux; les arbres croissent, et laissent échapper des fruits à certaines époques, parce que les sucs nourriciers y sont répandus, depuis le bout des racines, par le tronc et les branches; le son perce les murs, et se coule dans les maisons fermées; le froid atteint et glace les os: ce qui ne pourrait se faire, si tous ces corps ne trouvaient des vides qui leur donnent passage. Enfin, pourquoi certains corps sont-ils de différents poids sous des volumes égaux ? [1,360] Si un flocon de laine contient autant de matière que le plomb, il doit peser également sur la balance, puisque le propre des corps est de tout précipiter en bas. Le vide seul manque, par sa nature même, de pesanteur. Aussi, lorsque deux corps sont de grandeur égale, le plus léger annonce qu'il y a en lui plus de vide; le plus pesant, au contraire, accuse une substance plus compacte et plus riche. La matière renferme donc évidemment ce que j'essaye d'expliquer à l'aide de la raison, et que je nomme le vide.

[1,370] Mais, afin que rien ne puisse te détourner du vrai, je dois prévenir l'objection que des philosophes se sont imaginé de nous faire. Suivant eux, de même que les flots cèdent aux efforts des poissons et leur ouvrent une voie liquide, parce que les poissons laissent après eux des espaces libres, où se réfugient les ondes obéissantes, de même les autres corps peuvent se mouvoir de concert, et changer de place, quoique tout soit plein. Ce raisonnement est entièrement faux: car où les poissons peuvent-ils aller, si la vague ne leur fait place? [1,380] et si les poissons demeurent immobiles, où les eaux trouveront-elles un refuge? Il faut donc ou ôter le mouvement aux corps, ou admettre qu'il y a du vide mêlé à la matière, et que la matière entre en mouvement à l'aide du vide.

Enfin si deux corps plats et larges, qui se touchent, se séparent tout à coup, il se fait entre ces deux corps un vide qui doit être nécessairement comblé par l'air. Mais quoique l'air enveloppe rapidement et inonde cet espace, tout ne peut se remplir à la fois; car il faut que l'air [1,390] envahisse d'abord les extrémités, et ensuite le reste. Peut-être croit-on que l'air antérieurement condensé se dilate quand les corps se séparent; mais on se trompe, car il se fait alors un vide qui n'existait pas, et un vide qui existait se comble. D'ailleurs, l'air ne peut se condenser de la sorte; et quand même ce serait possible, le vide lui serait encore nécessaire, je pense, pour rapprocher ses parties et se ramasser en lui-même.



Adresse à Memmius [1,398-429]

Ainsi, quelques détours que tu cherches pour échapper à l'évidence, tu es obligé enfin de reconnaître que la matière renferme du vide.

[1,400] À ces arguments je pourrais en joindre beaucoup d'autres, qui donneraient un nouveau poids à mes paroles; mais il suffit de quelques traces légères pour acheminer ton esprit pénétrant à la connaissance du reste. Car, de même que les chiens, une fois sur la piste, découvrent avec leurs narines les retraites où les hôtes errants des montagnes dorment sous la feuillée qui les cache, de même tu pourras seul et de toi-même courir de découvertes en découvertes, forcer la nature dans ses mystérieux asiles, et en arracher la vérité.

[1,410] Si ta conviction hésite, si ton esprit se relâche, je puis facilement t'en faire la promesse, cher Memmius: des preuves abondantes, que mon esprit a puisées aux grandes sources de la sagesse, vont couler pour toi de mes lèvres harmonieuses. Je crains même que la vieillesse ne se glisse dans nos membres à pas lents, et ne rompe les chaînes de notre vie, avant que cette richesse d'arguments sur toutes choses n'entre avec mes vers dans ton oreille. Mais il faut maintenant poursuivre ce que nous avions entamé.

[1,420] La nature se compose donc par elle-même de deux principes, les corps, et le vide où ils séjournent et accomplissent leurs mouvements divers. Le sens commun atteste que les corps existent; et si cette croyance fondamentale n'exerce pas un empire aveugle, il n'y a aucun moyen de convaincre les esprits, quand on explique par la raison ce qui échappe aux sens. Quant à ce lieu ou à cet espace que nous appelons le vide, s'il n'existait pas, les corps ne trouveraient place nulle part, et ils ne pourraient errer en tous sens, comme je te l'ai démontré plus haut.




E. Tout se ramène aux corps premiers et au vide [I, 430-482]



[1,430] En outre, il n'est aucune substance qu'on puisse déclarer à la fois indépendante de la matière, distincte du vide, et qui offre les apparences d'une troisième nature. Car, quel que soit ce principe, pour exister, il doit avoir un volume petit ou grand; et au moindre contact, même le plus léger, le plus imperceptible, il va augmenter le nombre des corps et se perdre dans la masse. S'il est impalpable, au contraire, si aucune de ses parties n'arrête le flux des corps qui le traversent, n'est-ce point alors cet espace sans matière que je nomme le vide?

[1,440] D'ailleurs, tous les êtres qui existent par eux-mêmes doivent agir, ou souffrir que les autres agissent sur eux; ou bien il faut que des êtres soient contenus et se meuvent dans leur sein. Mais il n'y a que les corps qui puissent agir ou endurer l'action des autres, et il n'y a que le vide qui puisse leur faire place. Il est donc impossible de trouver parmi les êtres une troisième nature qui frappe les sens, ou soit saisie par la raison, et qui ne tienne ni de la matière ni du vide.

[1,450] Car on ne voit rien au monde qui ne soit une propriété ou un accident de ces deux principes. Une propriété est ce qui ne peut s'arracher et fuir des corps, sans que leur perte suive ce divorce: comme la pesanteur de la pierre, la chaleur du feu; le cours fluide des eaux, la nature tactile des êtres, et la subtilité impalpable du vide. Au contraire, la liberté, la servitude, la richesse, la pauvreté, la guerre, la paix et toutes les choses de ce genre, se joignent aux êtres ou les quittent sans altérer leur nature, et nous avons coutume de les appeler à juste titre des accidents.

Le temps n'existe pas non plus par lui-même: [1,460] c'est la durée des choses qui nous donne le sentiment de ce qui est passé, de ce qui se fait encore, de ce qui se fera ensuite; et il faut avouer que personne ne peut concevoir le temps à part, et isolé du mouvement et du repos des corps. Enfin, quand on nous parle des Troyens vaincus par les armes, et de l'enlèvement de la fille de Tyndare, gardons-nous bien de nous laisser aller à dire que ces choses existent par elles-mêmes, comme survivant aux générations humaines dont elles furent les accidents, et que les siècles ont emportées sans retour. [1,470] Disons plutôt que tout événement passé est un accident du pays, et même du peuple qui l'a vu s'accomplir. S'il n'existait point de matière ni d'espace vide dans lequel agissent les corps, jamais les feux de l'amour, amassés par la beauté d'Hélène dans le coeur du Phrygien Pâris, n'eussent allumé une guerre que ses ravages ont rendue fameuse, et jamais le cheval de bois n'eût incendié Pergame la Troyenne, en enfantant des Grecs au milieu de la nuit. Tu vois donc que les choses passées ne subsistent point en elles-mêmes, comme les corps, [1,480] et ne sont pas non plus de même nature que le vide; mais que tu dois plutôt les appeler accidents des corps, ou de cet espace dans lequel toutes choses se font.





II. Corps premiers ou atomes : propriétés [1,483-634]


A. Solidité et indestructibilité des corps premiers [1,483-598]



[1,483] Parmi les corps, les uns sont des éléments simples et les autres se forment de leur assemblage. Les éléments ne peuvent être rompus ni domptés par aucune force, tant ils sont solides! Et pourtant, il semble difficile de croire que des corps aussi solides existent dans la nature, car la foudre du ciel perce les murs de nos demeures, [1,490] ainsi que le bruit et la voix; le fer blanchit au feu; des vapeurs ardentes font éclater les pierres; les flammes amollissent et résolvent la dure substance de l'or; l'airain, vaincu par elles, fond comme la glace; la chaleur et le froid pénètrent aussi l'argent, car nous sentons l'un et l'autre à travers les coupes que nous tenons à la main, quand on y verse d'en haut une onde limpide: tant il semble que la matière manque de solidité. Mais puisque la raison et la nature même nous empêchent de le croire, cher Memmius, écoute; je vais te prouver en quelques vers [1,500] qu'il y a des corps solides et impérissables, et nous les regardons comme les éléments des choses et les germes du monde, qui est formé tout entier de leur substance.

D'abord, puisque nous avons trouvé que la matière et l'étendue où elle s'agite sont deux choses opposées par leur double nature, chacune doit être indépendante, et pure de tout mélange: car il n'y a pas de matière là où s'étend le vide, il n'y a pas de vide là où se tient la matière. [1,510] Les corps premiers sont donc solides, et manquent de vide.

D'ailleurs, puisque les corps formés par eux en renferment, il faut que de la matière solide l'enveloppe; car on ne prouvera jamais par la saine raison que des corps recèlent et emprisonnent le vide, sans avoir de substance solide qui le contienne. Or, il n'y a que les assemblages de corps simples qui puissent enfermer et contenir le vide: de là résulte que les éléments, étant solides, subsistent éternellement, tandis que les autres corps tombent en ruine.

[1,520] En outre, s'il n'y avait pas d'étendue sans matière, toute la nature serait solide; et si, au contraire, il n'y avait pas de corps qui remplissent exactement l'espace qu'ils occupent, le monde formerait un vide immense. Mais la matière et l'étendue sont bien distinctes, puisque tout n'est pas plein et que tout n'est pas vide: il existe donc certains corps qui séparent le vide du plein. Ces corps ne se brisent jamais sous un choc extérieur, [1,530] et rien ne peut les pénétrer à fond et les dissoudre; car ils sont inaltérables et indestructibles, comme je te l'ai montré un peu plus haut. Et, en effet, on ne conçoit pas que, sans le vide, les corps puissent se heurter, se rompre, se fendre, ou donner passage à l'humidité, au froid, et au feu plus pénétrant encore, qui consument tous les êtres. Plus un corps renferme de vide, plus ils l'attaquent profondément et le dévorent: de sorte que si les corps sont solides et manquent de vide, comme je te l'ai enseigné, ils doivent aussi être impérissables. [1,540] Si la matière n'était pas éternelle, le monde eût déjà retourné au néant, et le néant eût enfanté tout ce que nous voyons aujourd'hui. Mais comme j'ai prouvé aussi que rien ne sort du néant et que rien ne peut y retomber, il faut des éléments impérissables, et en qui toute chose se résout à son heure suprême, pour que la matière soit à même de réparer ses pertes. Les éléments sont donc simples et solides, et ils ont pu, à cette condition seule, durer autant que les âges, et renouveler les êtres depuis des temps infinis.

[1,550] Enfin, si la nature n'eût mis des bornes à la fragilité des corps, les éléments de la matière, déjà brisés par les siècles, seraient tellement appauvris, que les êtres formés de leur assemblage ne pourraient arriver au terme de leur croissance dans un temps fixe; car on voit que tout se ruine plus vite que tout ne se reproduit, et par conséquent le reste des âges ne suffirait pas à réparer les corps que cette longue suite de siècles maintenant [1,560] écoulés eussent rompus et mis en poussière. Mais il est évident que leur fragilité a des limites invariables, puisque nous voyons toutes les espèces se renouveler, et atteindre dans un espace déterminé la fleur de leur âge.

Cependant, quoique les éléments soient solides, ajoutons que toutes les choses qui naissent, étant mêlées de vide, peuvent être molles comme l'air, l'eau, la terre, les chaudes vapeurs, quelle que soit la cause de leur peu de consistance. [1,570] Mais au contraire, si les éléments étaient mous, on ne saurait expliquer comme se forme la dure substance des rocs et du fer, parce que la nature manquerait alors de base solide. Les éléments sont donc solides et simples; et plus ils sont étroitement unis, plus les substances se montrent compactes et fortes. Supposons même que le partage des corps soit illimité: encore faut-il que depuis une éternité les assemblages conservent encore [1,580] des atomes qui ont échappé aux épreuves du péril. Or, puisque ces matières sont de nature fragile, il répugne qu'elles aient pu avoir une durée éternelle, éternellement tourmentée par des chocs innombrables.

Enfin, puisque la croissance des êtres a un terme, ainsi que leur existence; puisque les lois de la nature fixent ce que tous peuvent ou ne peuvent pas; puisque rien ne change, mais que tout demeure tellement uniforme que les oiseaux montrent invariablement sur leur plumage [1,590] les mêmes taches qui distinguent leur espèce; les corps doivent avoir pour base des substances inaltérables. Car si les éléments pouvaient être vaincus et altérés par une force quelconque, nous ne saurions plus ce qui peut ou ne peut pas naître, ni comment la puissance des corps a des limites infranchissables; et les êtres ne pourraient reproduire tant de fois dans chaque race la nature, le genre de vie, les mouvements st les habitudes de leurs pères.





B. De l'atome [1,599-634]



En outre, puisque la cime des atomes est un point de matière voilé aux sens, [1,600] elle doit être dépourvue de parties et atteindre le terme de la petitesse. Jamais elle ne fut et jamais elle ne sera isolée, car elle ne forme que la première couche, que l'écorce d'un assemblage; et mille parties de même nature s'amoncellent, s'amoncellent tour à tour, pour achever la masse de l'atome. Or, si elles sont incapables d'exister à part, il leur faut un enchaînement tel que rien ne puisse les arracher. Les éléments sont donc simples et solides; [1,610] car ils ne se forment point par un assemblage de substances étrangères, mais ils consistent en atomes inséparables; et forts de leur éternelle simplicité; et la nature, se réservant les germes, ne souffre pas que ces atomes se détachent et dépérissent.

D'ailleurs, s'il n'y a aucun terme à la petitesse, les moindres corps se composeront de parties innombrables, puisque la moitié même de chaque moitié aura la sienne, et se partagera à l'infini. Quelle différence restera-t-il donc entre une masse énorme et un atome imperceptible? [1,620] Aucune; car, quoique le monde soit immense, la plus petite chose contiendra autant de parties que le monde.

Mais comme la saine raison se récrie et rejette une telle idée, tu es obligé de reconnaître qu'il y a certains corps qui ne peuvent plus avoir de parties, et qui sont de la plus petite nature possible; et que si ces corps existent, ils doivent être solides et éternels.

Mais si, après avoir fait toutes choses, la nature avait coutume de les réduire en atomes indivisibles, [1,630] elle ne pourrait plus les reproduire, parce que la matière, qui demeurerait éparse, manquerait de tout ce que doivent avoir les corps générateurs, comme les différents assemblages, le poids, les rencontres, les chocs et les mouvements à l'aide desquels tous les êtres se forment.





III. Réfutation des théories adverses [1,635-950]


A. Héraclite (et stoïciens) et le feu [1,635-704]



[1,635] Ainsi donc ceux qui pensent que le feu est le seul élément des choses et que toute la nature se compose de feu, me semblent égarés loin de la saine raison. Le premier qui engagea cette lutte, fut Héraclite, [1,640] célèbre par un obscur langage plutôt parmi les esprits vides que parmi les hommes sages de la Grèce qui cherchent la vérité. Car les sots aiment et admirent surtout les idées qui se cachent sous des termes équivoques, et ils acceptent pour vrai tout ce qui flatte leurs oreilles, et tout ce qui est fardé de paroles harmonieuses.

Mais je demande comment les choses peuvent être si variées, si elles ne se composent que de feu pur: car il ne servirait à rien que les atomes de feu devinssent plus denses ou plus rares, puisque ces atomes auraient la même nature que la masse du feu. [1,650] La chaleur serait plus vive, si les parties étaient serrées; et plus languissante, si elles étaient écartées et lâches; mais voilà tout ce que tu peux attendre de pareilles causes, tant il s'en faut que la diversité des êtres soit produite par un feu épais ou rare. Et encore faudrait-il admettre que les corps renferment du vide, pour que le feu pût être ou plus rare ou plus dense. Mais comme ces philosophes, apercevant les contrariétés de leur système, ne veulent pas laisser au monde le vide pur, ils se perdent pour éviter un pas difficile, [1,660] et ils ne voient pas que, sans le vide, tous les corps deviennent compacts et forment une seule masse, dont rien ne peut se détacher par des émissions rapides, tandis que le feu jette la chaleur et la lumière; ce qui prouve que ses parties ne manquent pas de vide. Peut-être croit-on que les atomes de feu peuvent s'éteindre quand ils s'amassent, et changer de nature; mais si, en effet, aucune partie n'échappe à cette altération, toute la chaleur sera engloutie par le néant, et le néant seul enfantera les corps qui naissent: [1,670] car tout ce qui sort de ses limites et dépouille son être se frappe de mort. Il faut donc que les atomes demeurent inaltérables, pour que les êtres ne soient pas anéantis; et que la nature ne refleurisse point au sein du néant.

Or, puisqu'il y a des corps élémentaires qui conservent éternellement la même nature, et qui renouvellent et transforment les êtres suivant qu'ils s'y ajoutent ou s'en détachent, il est facile de voir que ce ne sont pas des atomes de feu; [1,680] car alors ils auraient beau se quitter, se joindre, changer de place ou changer d'ordre, ils n'en garderaient pas moins leur nature brûlante, et le feu seul pourrait naître du feu. Mais voici, selon moi, comme tout se passe: il existe des corps qui par leurs mouvements, leurs rencontres, leur ordre, leur position et leur forme, produisent le feu, et qui varient leurs productions en même temps que leur ordre, quoique pourtant ils ne tiennent ni du feu ni des autres corps dont les émanations atteignent et frappent nos sens.

[1,690] Dire que tout est du feu, que le feu est le seul corps véritable, comme le fait Héraclite, me paraît donc une grande folie. Car il combat les sens par les sens mêmes, et il affaiblit leur témoignage, sur qui reposent toutes nos croyances, et qui lui a fait connaître ce qu'il nomme le feu. II croit, en effet, que le feu peut être connu par les sens; mais il ne le croit pas des autres corps, qui ne sont pourtant pas moins sensibles. Voilà ce qui me semble faux et extravagant.

Où faut-il donc nous adresser? [1,700] Que peut-il y avoir de plus infaillible que les sens? et, sans eux, comment distinguerions-nous le faux du vrai? D'ailleurs, pourquoi anéantir tous les autres corps et ne laisser que le feu dans la nature, plutôt que de nier le feu et de reconnaître tous les autres corps? Ces deux opinions ne sont pas plus folles l'une que l'autre.





B. Empédocle (et d'autres) et ses quatre éléments [1,705-829]



[1,705] Ainsi donc ceux qui croient que le feu est le seul élément des choses, et que le monde peut être composé de feu; et ceux qui assignent l'air comme principe générateur aux corps; et ceux qui prétendent que l'eau forme les êtres de sa propre substance, ou que la terre produit [1,710] tout et revêt toutes les natures, sont allés se perdre, ce me semble, bien loin de la vérité. Ajoutons-y encore ceux qui doublent les éléments et joignent le feu et l'air à la terre et à l'eau, et ceux qui pensent que tout peut naître de ces quatre corps réunis, de la terre, du feu, de l'air et de l'onde. À la tête de ces derniers est Empédocle l'Agrigentin, enfanté sur les bords triangulaires de cette île

que les flots azurés de la mer Ionienne baignent et embrassent de leurs replis immenses, [1,720] et que des ondes qui bouillonnent dans un canal étroit séparent des rivages éoliens. Là se trouve la vaste Charybde; là gronde l'Etna, qui menace d'amonceler encore ses flammes irritées, pour que de nouveaux feux jaillissent arrachés de ses flancs, et lancent encore leurs éclairs jusqu'au ciel. Cette terre toute peuplée de grandes choses, et que les nations humaines admirent et aiment tant à voir; cette terre, si riche de productions utiles, et forte d'un épais rempart de héros, n'a jamais rien eu de plus illustre ni de plus sacré, [1,730] de plus admirable ni de plus cher au monde, que ce grand philosophe. Aujourd'hui encore on se récrie sur les vers échappés de son esprit divin, et on proclame ses sublimes découvertes, qui laissent à peine croire que ce fut un enfant des hommes.

Mais quoique Empédocle et les autres dont j'ai parlé plus haut, et qui lui sont de beaucoup inférieurs sous mille rapports, aient trouvé avec une sagesse divine tant de belles choses, et que, du sanctuaire de leur génie, ils aient rendu des oracles plus sacrés et plus infaillibles que ceux que la Sibylle tire du trépied saint et des lauriers de Phébus, [1,740] ils ont tous échoué sur les éléments, comme sur un écueil, et ces grands esprits y ont fait un grand naufrage. D'abord, ils admettent le mouvement et rejettent le vide du monde; ils y laissent des substances molles et poreuses, comme l'air, le soleil, le feu, la terre, les animaux, les fruits, et cependant ils ne les mêlent pas de vide. Ensuite, ne marquant aucune fin au partage des êtres, aucun repos à leur fragilité, ils ne voient rien qui soit de moindre volume. [1,750] Or, nous apercevons mille corps réduits à un point qui paraît à nos organes infiniment petit; et tu peux en conclure que leurs débris invisibles aboutissent enfin au terme de la petitesse. De plus, puisque les éléments établis par ces philosophes sont des substances molles, qui naissent et qui meurent tout entières, il faut que les êtres retournent au néant, et que le néant ressuscite la nature; mais tu sais déjà combien ces deux choses sont bien loin de la vérité. [1,760] Ensuite ces éléments sont ennemis, et comme des poisons les uns pour les autres: ils doivent donc ou périr quand ils se rassemblent, ou se disperser comme se dispersent la foudre, les vents et la pluie, chassés par la tempête.

Enfin, puisque vous dites que tous les corps naissent de quatre choses, et que tous les corps y retournent après leur ruine, pourquoi ces choses peuvent-elles passer pour les éléments des autres, plutôt que les autres ne passent pour leurs éléments? car elles se produisent tour à tour, et elles échangent sans cesse leur forme et leur nature. [1,770] Mais si tu crois que le feu et la terre peuvent unir leur substance au souffle de l'air et à la rosée de l'onde, sans que ce mélange les altère, ils ne pourront du moins rien produire, ni être vivant, ni corps inanimé, parce que chacun déploiera sa nature dans cet amas divers, et que nous y verrons de l'air et du feu mêlés à de la terre et à de l'eau; et il faut, au contraire, que les éléments emploient à former les êtres une substance mystérieuse et invisible, [1,780] de peur que le principe ne se montre partout, et ne s'oppose à ce que chaque être ait sa nature propre.

Bien plus, ils font tout naître du ciel et de ses feux: le feu se change le premier en air; l'air enfante l'eau, l'eau forme la terre; puis la terre les reproduit tous, en remontant la chaîne, l'eau d'abord, ensuite l'air, et enfin le feu; et ils ne cessent de se transformer ainsi, et de voyager du ciel à la terre et de la terre aux astres. Mais les éléments ne peuvent agir de la sorte, [1,790] et il doit y avoir une substance inaltérable, pour que le monde ne retourne pas au néant: car tout ce qui sort de ses limites et dépouille son être se frappe de mort. Ainsi, puisque les corps dont je viens de parler échangent leur nature, ou ils se composent eux-mêmes de corps qui ne peuvent changer, ou la nature sera anéantie. Pourquoi donc ne pas admettre plutôt des éléments de telle sorte, qu'après avoir formé du feu, [1,800] ils n'aient qu'à y ajouter ou à y retrancher quelques atomes, et qu'à changer de mouvement ou de place, pour en faire de l'air, et pour changer de même toutes choses en choses nouvelles?

Mais il est évident, diras-tu, que tous les corps naissent de la terre, que tous en sont nourris, et que si le ciel ne leur verse ses pluies bienfaisantes aux instants propices, si les jeunes arbres ne fléchissent sous la rosée des nuages, si le soleil à son tour ne les caresse de ses feux et ne leur donne la chaleur, ni les moissons, ni les arbres, ni les animaux, ne peuvent croître. Sans doute: de même que si des aliments secs et des substances liquides et molles ne soutiennent notre corps, [1,810] il dépérit, et la vie se détache des os et des nerfs en ruines. Car il est certain que nous sommes soutenus et alimentés par des substances particulières, ainsi que les différents êtres; et ils veulent tous une nourriture différente, parce que les mille principes communs à toutes choses se combinent dans mille corps de mille façons diverses. Et souvent leur mélange, leur position, et les mouvements que tous impriment ou reçoivent, influent beaucoup sur les êtres; [1,820] car les mêmes éléments qui forment la terre, le ciel, la mer, les fleuves et le soleil, engendrent aussi les arbres, les moissons et les animaux; mais ils sont mêlés à d'autres, et leur arrangement diffère. Bien plus, dans ces vers eux-mêmes tu aperçois çà et là mille lettres, éléments communs de mille mots, et pourtant tu es obligé de reconnaître que les mots et les vers ont chacun leur sens et leur harmonie distincte, tant les éléments ont de puissance, même quand ils ne font que changer leur ordre! Mais les éléments des corps sont plus nombreux que ceux des mots, et ils se combinent davantage pour varier les êtres.


C. Anaxagore et ses homéoméries [1,830-920]



[1,830] Examinons maintenant l'homéomérie d'Anaxagore, mot grec que la pauvreté de notre langue nous empêche de traduire: il est facile de faire connaître ce que le philosophe donne pour élément des choses, en le nommant homéomérie. Suivant Anaxagore, les os se composent de petits os, et chaque viscère de viscères déliés, imperceptibles; le sang est formé de mille gouttes de sang, l'or de mille parcelles [1,840] d'or, et la terre de mille terres entassées; le feu est un amas de feu, l'eau un amas d'eau, et tous les êtres se produisent de même. Mais Anaxagore ne nous accorde pas que la matière contienne du vide, ni que le partage des corps ait des bornes: il me paraît donc se tromper également en ces deux points, et il se trompe comme ceux que nous avons cités plus haut. Ajoutons que les éléments sont trop faibles, si on peut appeler éléments des choses qui sont de même nature que les corps, qui endurent tout ce que les corps souffrent, [1,850] et qui périssent aussi, sans que rien les arrête sur le penchant de leur ruine. Car en est-il une qui tiendra contre une attaque violente, et qui échappera à sa perte sous les dents de la mort? sera-ce le feu? l'eau? l'air? le sang? les os? laquelle enfin? Aucune, je pense, puisque toutes sont périssables comme les êtres, qui, vaincus par une force quelconque, meurent, et se dérobent à nos yeux. Mais je te rappelle que rien, ne retombe dans le néant, et que rien ne peut en naître; ce que nous avons déjà prouvé. D'ailleurs, puisque les éléments accroissent et nourrissent les corps, [1,860] il est évident que les veines, le sang, les os et les nerfs sont formés de parties hétérogènes; ou si on prétend que les aliments eux-mêmes sont des substances qui soutiennent des parcelles de nerfs, des os, des veines et des gouttes de sang, on admet alors que toute nourriture, tant sèche que liquide, se compose de parties hétérogènes, puisque des os, des veines, du sang et des nerfs y sont mêlés. En outre, si toutes les productions de la terre sont enfermées dans le sol, il faut que la terre soit composée de parties différentes, qui sortent tour à tour du sol. [1,870] Tu peux appliquer à tout le même raisonnement et les mêmes mots: si la flamme, la fumée et la cendre sont cachées dans le bois, il faut que le bois soit composé de parties différentes, et que ces parties différentes sortent tour à tour du bois.

Il reste ici à Anaxagore un faible refuge: il s'y jette, et prétend que tous les corps renferment tous les autres, mais que les yeux ne saisissent que celui dont les éléments y dominent et sont placés à la surface, plus à portée des sens.

[1,880] Mais la saine raison repousse cette défaite car il faudrait alors que les grains, écrasés sous le choc terrible de la meule laissassent échapper des traces de sang ou de quelques autres corps qui font partie de notre substance, et que la pierre broyée sur la pierre fût aussi ensanglantée; il faudrait, pour la même raison, que des gouttes de lait aussi pures et aussi savoureuses que le lait des brebis jaillissent des herbes; il faudrait, quand on brise les mottes de terre, voir des herbes, des plantes, des feuilles, dispersées, [1,890] enfouies toutes petites dans le sol; il faudrait enfin, quand on coupe le bois, y trouver des atomes de fumée, de feu et de cendre. Mais comme les sens attestent que rien de tout cela ne se fait, on en peut conclure que les corps ne sont point ainsi mêlés aux corps, mais que tous renferment des éléments communs, et arrangés de mille façons diverses.

Cependant, me dis-tu, il arrive parfois que, sur les hautes montagnes, des arbres, contraints par un vent impétueux, entrechoquent et frottent leurs cimes, [1,900] où éclôt enfin une couronne de feu resplendissante. Sans doute; mais il ne faut pas croire que le bois contienne du feu: il ne renferme que des atomes inflammables, qui, amassés par le frottement des arbres, allument un incendie dans les forêts. Si la flamme se cachait au sein des forêts mêmes, elle ne pourrait se contenir un instant: elle brûlerait sans cesse les arbres, et elle dévorerait les bois.

Ne vois-tu pas déjà, comme nous le disions un peu plus haut, que le mélange des atomes, leur arrangement, et [1,910] les impulsions que tous donnent ou reçoivent, sont d'une extrême importance? car leur moindre transposition engendre le feu du bois: ainsi les mots latins de bois et de feu ont pour base des lettres qui changent à peine de rang, quoique tous deux forment un son distinct.

Enfin, si tu ne peux expliquer tout ce qui se passe dans les corps sensibles, sans leur assigner des éléments de même nature, les principes de la matière sont anéantis, ou ils doivent avoir, ainsi que les êtres, les joues baignées [1,920] de larmes amères, et les lèvres agitées par le tremblement du rire.




D. Transition: annonce de nouvelles vérités; apologie du poème [1,921-950]



[1,921] Maintenant, ô Memmius, écoute et apprends ce qui te reste à connaître. Je sais combien ces matières sont obscures; mais de glorieuses espérances ont frappé mon âme du plus vif enthousiasme, et lui ont imprimé le doux amour des Muses. Animé de leur feu, soutenu par mon génie, je parcours des sentiers du Piérus qui ne sont point encore battus; et que nul pied ne foule. J'aime à m'approcher des sources vierges, et à y boire; j'aime à cueillir des fleurs nouvelles, et à me tresser une couronne brillante là où jamais une Muse ne couronna un front humain: [1,930] d'abord, parce que mes enseignements touchent à de grandes choses, et que je vais affranchissant les coeurs du joug étroit de la superstition; ensuite, parce que je fais étinceler un vers lumineux sur des matières obscures, et que je revêts toute chose des grâces poétiques. Et ce n'est pas sans raison. Le médecin veut-il faire boire aux enfants l'absinthe amère; il commence par enduire les bords du vase d'un miel pur et doré, afin que leur âge imprévoyant se laisse prendre [1,940] à cette illusion des lèvres, et qu'ils avalent le noir breuvage. Jouets plutôt que victimes du mensonge, car ils recouvrent ainsi les forces et la santé. De même, comme nos enseignements paraissent amers à ceux qui ne les ont point encore savourés, et que la foule les rejette, j'ai voulu t'exposer ce système dans la langue mélodieuse des Piérides, et le dorer, en quelque sorte, du miel de la poésie; espérant retenir ton âme suspendue à mes vers, tandis que je te ferais [1,950] voir toute la nature des choses avec son ajustement harmonieux et sa forme.





IV. Infinité de l'univers et de ses constituants [1,951-1113]


A. L'Univers et l'espace (omne quod est) sont infinis [1,951-1007]



[1,951] Tu sais déjà que les éléments de la matière sont solides, et voltigent éternellement, sans être vaincus par les âges: examinons à présent si la somme des atomes est bornée ou infinie; voyons de même si le vide que nous avons trouvé dans la nature, c'est-à-dire le lieu ou espace au sein duquel les corps agissent, est terminé de toutes parts, ou s'il a une étendue et une profondeur immenses.

Le grand tout ne se termine dans aucun sens; car autrement il aurait une extrémité. [1,960] Mais un corps ne peut en avoir, je pense, si on voit au-delà quelque chose qui le limite, et qui empêche la vue de passer outre. Or, puisqu'il faut avouer que rien n'existe au-delà du monde, le monde n'a donc aucune extrémité, et par conséquent il n'a ni fin ni mesure. Peu importent les régions où tu es placé: quelque lieu que tu occupes, un espace sans bornes te restera ouvert en tous sens. En supposant même que le grand tout finisse, si un homme va se placer au bout du monde, [1,970] comme le dernier point de ses dernières limites, et que de là il jette une flèche ailée; lequel aimes-tu mieux, ou que le trait, lancé avec force, aille là où il a été envoyé, et vole au loin; ou que je ne sais quoi l'arrête, et lui fasse obstacle? Car il faut choisir; et, quelque parti que tu prennes, tu ne peux nous échapper, et tu es réduit à accorder au monde une étendue infinie. En effet, soit que la flèche, arrêtée par un obstacle, ne puisse achever sa course et atteindre le but, soit qu'elle passe outre, elle ne part pas de l'extrémité du monde. [1,980] Je te poursuivrai ainsi; et, dans quelque lieu que tu fixes des bornes, je te demanderai ce qui arrivera à la flèche. Il arrivera que, pour lui faire place, les bornes reculeront, et le monde se prolongera sans cesse.

D'ailleurs, si des limites infranchissables emprisonnaient la nature de toutes parts, et que son étendue fût bornée, les corps solides, emportés par leur poids, tomberaient en masse vers le fond du monde: rien ne pourrait se faire sous la voûte du ciel, et le ciel même n'existerait pas, ainsi que la lumière du soleil, [1,990] puisque toute la matière, depuis des temps infinis, eût formé, en s'affaissant, une masse inerte. Mais on sait, au contraire, que les éléments ne connaissent pas le repos, parce que le monde n'a pas de fond où ils puissent s'entasser et fixer leur demeure. Ils se meuvent sans cesse pour enfanter toutes choses dans toutes les parties, et les gouffres inférieurs vomissent aussi des flots de matière perpétuellement agitée. Enfin, les yeux attestent que les corps sont limités par les corps: l'air coupe les montagnes, et les montagnes coupent l'air; [1,1000] la terre borne les ondes, et les ondes embrassent la terre: mais il n'existe, au-delà du monde, rien qui le termine. Telles sont donc l'immensité et la profondeur du vide, que les plus grands fleuves y couleraient pendant toute la durée des âges sans le parcourir, et sans être plus avancés au terme de leur course: tant il y a d'espace ouvert aux êtres, quand on ôte de toutes parts toutes les bornes au monde!




B. La Matière (summa rerum) est infinie [1,1008-1051]



La nature ne permet pas, d'ailleurs, que le monde puisse se borner lui-même; car elle veut [1,1010] que le vide soit terminé par le corps, et le corps par le vide, pour que tous deux, en se limitant sans cesse, se prolongent à l'infini. Si les corps et le vide ne se bornaient tour à tour, mais que le vide seul fût immense par sa nature, ni la terre, ni la mer, ni la voûte brillante du ciel, ni la race des hommes, ni les corps sacrés des dieux, ne pourraient subsister un instant; car la matière, dont la masse ne serait plus assujettie, flotterait éparse dans l'immensité du vide; ou plutôt elle n'eût jamais été assez compacte [1,1020] pour former les corps, parce que les atomes dispersés n'auraient pu s'unir.

On ne dira pas sans doute que les éléments se soient rangés à dessein et avec intelligence chacun à leur place, ni qu'ils aient réglé de concert leurs mouvements réciproques. Mais comme, depuis tant de siècles, ces atomes innombrables se combinent de mille façons, et sont agités par mille chocs au sein du vide immense; après avoir essayé des mouvements et des assemblages de toute sorte, ils sont enfin parvenus à cet arrangement qui a produit le monde, qui a conservé la nature durant de longues années, [1,1030] en assujettissant les corps à des mouvements harmonieux, et qui fait que les rivières abreuvent la mer avide de leurs eaux abondantes, que la terre pénétrée des chaudes vapeurs du soleil renouvelle ses fruits, que toutes les espèces vivantes refleurissent, et que les feux errants du ciel sont alimentés: ce qui ne pourrait se faire, si les richesses inépuisables de la matière ne fournissaient pas éternellement de quoi réparer les pertes éternelles des êtres. Quand les animaux sont privés de nourriture, leur nature s'épuise, leur corps se ruine: de même toutes les substances [1,1040] doivent périr, aussitôt que la matière, détournée de sa route par un accident quelconque, cesse de les alimenter. Il ne serait pas juste de dire que des chocs extérieurs assujettissent le grand assemblage du monde. Les atomes peuvent bien, à force de coups répétés, suspendre la ruine d'une partie, jusqu'à ce que d'autres accourent et complètent la masse; mais ils sont obligés de rejaillir eux-mêmes, quand ils choquent les principes; et ils leur donnent ainsi le temps et la place nécessaires pour fuir, errants et libres, loin du grand assemblage. Il est donc indispensable que les atomes se succèdent sans relâche: [1,1050] mais, pour que ces atomes mêmes suffisent à frapper tous les corps, il faut que la matière soit infinie.





C. Critique des doctrines rivales [1,1052-1113]



Surtout ne va pas croire, cher Memmius, que les êtres tendent vers le centre du monde, comme le disent quelques hommes, et que par conséquent la nature subsiste sans être maintenue par des chocs extérieurs, et que les extrémités ne se détachent pas de la masse, parce que tous les corps aspirent au centre. Mais peux-tu croire que des êtres se soutiennent eux-mêmes; que des corps pesants, qui occupent le bout opposé de la terre, tendent à gravir et demeurent à la surface, [1,1060] retournés comme les images que nous apercevons dans les eaux? On soutient même que des espèces vivantes errent ainsi à la renverse, incapables de tomber dans les abîmes, autant que nos corps de voler eux-mêmes à la cime des nues. Quand ces êtres voient le soleil, les étoiles nous éclairent: ils partagent avec nous la lumière et l'ombre, et leurs nuits sont égales à nos jours.

[1,1068-1075: un accident matériel a détruit la fin de ces huit vers; leur reconstitution est problématique]

Quelques insensés ont été conduits à ces erreurs et à ces fables ridicules, parce que dès leurs premiers pas ils ont fait fausse route. Car si le vide est un espace sans bornes, [1,1070] il ne peut avoir de milieu; et même, si ce milieu existe, il n'y a aucune raison pour que les corps y séjournent plutôt que dans les autres parties de l'espace. Toute cette étendue immense, que nous appelons le vide, doit faire place aux corps pesants

[1,1076] partout où leur mouvement les emporte, que ce soit au milieu ou non. II n'y a donc pas de lieu où les corps perdent leur poids, et où ils se fixent au sein du vide: le vide ne peut se soutenir, il leur cède toujours, [1,1080] comme le veut la nature; et ainsi il n'est pas vrai que les êtres maintiennent eux-mêmes leur assemblage, tant ils aiment le centre du monde!

D'ailleurs, on nous accorde que ce penchant n'est pas universel: la terre, les liquides, le fluide des mers, les grandes eaux des montagnes, et tous les corps qui participent à la nature terrestre, sont attirés vers le centre; mais le souffle léger des airs et les atomes du feu en sont écartés: et ce qui fait que les astres scintillent à la voûte du ciel, [1,1090] et que la flamme du soleil se nourrit dans les plaines azurées, c'est que la chaleur, en fuyant du centre, s'y amoncelle tout entière. De même les espèces vivantes sont alimentées par des corps échappés de la terre; de même les arbres ne pourraient fleurir et croître, si la terre ne fournissait à chaque rameau sa nourriture.

[1,1094-1101: Lacune de huit vers correspondant aux huit vers mutilés 1068-1075]

[1,1102] de peur que les extrémités du monde ne se détachent tout à coup, et ne se dispersent ainsi que des flammes ailées au sein du vide, et que toute la masse ne les suive; de peur que le ciel étincelant de tonnerres ne croule sur nos têtes, que la terre ne se dérobe sous nos pieds, que les corps, ruinés eux-mêmes au milieu des ruines confuses du ciel et de la terre, ne soient engloutis dans les abîmes du vide, et que bientôt rien ne demeure au monde, [1,1110] excepté des atomes invisibles et une immense solitude. Car, aussitôt que les moindres éléments se détachent, il y a une porte ouverte à la mort, et toute la matière ne tarde pas à s'échapper.






Conclusion: Adresse à Memmius [1,1114-1117]



[1,1114] Si tu as bien compris ce que je viens de te dire, tu saisiras sans peine le reste; car ces vérités éclairciront des vérités nouvelles, et dissiperont la nuit épaisse qui empêche ta vue de pénétrer au fond de la nature, tant elles jetteront de lumière les unes sur les autres.


Date de création : 06/10/2005 @ 19:26
Dernière modification : 06/10/2005 @ 19:36
Catégorie : Références
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