Non, l'histoire n'est pas faite; elle est toujours à faire et pour ainsi dire à recommencer.   Alfred BOUGEAULT

La vie & l'oeuvre
Chronologie Le récit Pistes Textes

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Précis historique et chronologique de la littérature françaiseLe texte numérisé(en cours)
PRECIS
HISTORIQUE ET CHRONOLOGIQUE
DE LA
LITTÉRATURE FRANÇAISE

DEPUIS SES ORIGINES JUSQU'A NOS JOURS
PAR
Alfred BOUGEAULT
ANCIEN PROFESSEUR DE LITTÉRATURE FRANÇAISE
AU LYCÉE DE SAINT-PÉTERSBOURG,
MEMBRE ET LAURÉAT DE PLUSIEURS SOCIÉTÉS SAVANTES
OUVRAGE APPROUVÉ PAR MGR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
et auquel la Société libre d'instruction et d'éducation
a décerné une médaille d'honneur
NEUVIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE CIL DELAGRAVE
15, RUE SOUFFLOT, 15

PRÉCIS HISTORIQUE
DE LA
LITTÉRATURE FRANÇAISE
PREMIÈRE ÉPOQUE
DITE DES ORIGINES
Depuis les temps les plus reculés de l'histoire de la Gaule jusqu'au
serment de Charles le Chauve et de Louis le Germanique, en 842
IBÈRES, CELTES, DRUIDISME, BARDES, COLONIE DE MARSEILLE,
CONQUÊTE ROMAINE.
Les plus anciens habitants de la Gaule sont les Ibères,
les Celtes et les Kymris (1), migrations venues de l'Orient
à une époque reculée que l'histoire ne peut guère dé-
terminer.
La race ibérienne se montre la première au midi de
(l)LesKymris, peuple d'origine scythique, envahirent la Gaule après
les Celtes, et finirent par se mêler à eux; M. Miclielet les croit de
race celtique. Voir De l'Affinité des langues celtiques avec le sanscrit,
par Pictet. Le baron de Belloguet, dans son Ethnogénie gauloise,
soutient que les Kymris sont une race distincte des Celtes, dont ils
diffèrent par le caractère physique et moral.


La Gaule, s'établit des deux côtés des Pyrénées, et donne
son nom à la péninsule qu'on nomme Espagne aujour-
d'hui. C'est d'elle que descendent les Basques et les
Gascons, peuple vif et hardi, attaché à son sol, à sa lan-
gue et à ses mœurs.
Quant aux Celtes ou Galls (Gaulois), race indo-ger-
manique, leurs nombreuses familles étaient répandues
surtout dans la Gaule, qui prit d'eux son nom. Ils se
fixèrent aussi en Italie (Gaule cisalpine), dans une partie
de l'Espagne ;Galice), dans la Grande-Bretagne (le pays
de Galles), la Calédonie (Ecosse), et dans l'Hibernie
(Irlande).
Les Galls avaient le teint blanc, la taille haute: ils
étaient braves, aimaient les aventures, les courses loin-
taines, les parures brillantes, et se faisaient un point
d'honneur de ne jamais reculer dans le combat. Quand
il tonnait, ils lançaient leurs flèches contre le ciel en
signe de défi. Avec un tel caractère, on ne saurait s'é-
tonner s'ils firent plusieurs fois trembler Rome, dont le
Capitole ne fut sauvé que par la vigilance de Manlius
Capitolinus. Les auteurs rapportent qu'Alexandre, ren-
contrant vers le Danube une peuplade de Gaulois, leur
demanda ce qu'ils craignaient : — Rien, que la chute
du ciel! — répondirent-ils. Ne serait-ce point là le
germe de cette furia francese, comme disent les Italiens,
qui est encore un des traits caractéristiques de la nation
française?
A l'appui de cette opinion, on peut rappeler ce que
disait Caton l'Ancien : « La nation gauloise aime pas-
-sionnément deux choses: bien combattre et finement
« parler. » Ainsi, à l'élan guerrier les Gaulois joignaient
le don de la parole; et ce double caractère semble s être
transmis assez fidèlement aux Gaulois modernes.
La religion des Gaulois était le druidisme; leurs prê-

très se nommaient druides, du mot deru, chêne (I) qui
était l'arbre vénéré chez eux. Ils croyaient à l'immorta-
lité de l'âme et à la métempsycose, comme les Orien-
taux ; dans les grandes calamités ils immolaient des
victimes humaines.
Les seuls monuments de ce culte disparu sont cer-
taines pierres brutes, disposées sur le sol sans aucun
art de structure, et nommées dolmen,men-hir,cromlechs,
qu'on rencontre encore dans plusieurs contrées jadis
habitées par les Gaulois : on pense qu'elles ont pu servir
aux sacrifices druidiques ou à marquer des tombeaux,
car les druides tenaient leurs réunions dans la profon-
deur des forêts et n'avaient pas d'autres temples. La
nature était l'objet de leur culte ; ils inclinaient ainsi
au panthéisme, comme les brahmes de l'Inde, avec
lesquels ils ont plus d'un rapport. Ils attribuaient des
propriétés merveilleuses à certaines plantes, à la ver-
veine, au sélage et surtout au gui du chêne, arbuste
parasite que l'on recueillait à certaines époques avec des
cérémonies toutes particulières.
Les druides étaient à la fois les prêtres, les sages, les
savants de la Gaule; leur autorité sur la nation était
sans égale. Cependant ils n'écrivaient rien; toute leur
science morale ou religieuse était renfermée dans quinze
ou vingt mille vers qui se transmettaient par la mé-
moire, et que les jeunes druides étaient tenus d'ap-
prendre par cœur. Au reste, ce n'est que par ses vain-
queurs que l'on a recueilli quelques notions sur ce
peuple primitif.
A côté des druides se trouvaient les bardes, qui com-
posaient et chantaient des poèmes en l'honneur des
(1) Peut-être le mot druide vient-il du celtique derhouyd, parlant de
Dieu ou interprète des dieux.

dieux et des héros; la conquête romaine les fit dis-
paraître peu à peu, en effaçant la langue et la civilisa-
tion gauloises ; mais en Ecosse, en Irlande et dans le
pays de Galles, où l'épée des Romains et des Anglo-
Saxons ne put pénétrer, la langue et les chants des
bardes celtiques se sont perpétués jusqu'au XVII° siècle.
Quant à leur poésie, on peut en avoir une idée par
les poèmes d'Ossian, barde écossais du III0 siècle,
retrouvés au siècle dernier par Macpherson. Bien que
celui-ci ait altéré le caractère énergique et primitif
des poésies ossianiques, on ne peut nier qu'elles ne
renferment des beautés originales, et qu'une mélancolie
tendre et rêveuse ne s'y mêle à des descriptions pleines
de richesse et d'harmonie.
En France, c'est dans l'Armorique (la Bretagne) (1) que
se sont conservées la langue et la poésie des Celtes;
l'isolement de cette contrée lui a permis de garder
longtemps son indépendance et ses mœurs antiques, et
de nos jours encore on peut dire que la presqu'île ar-
moricaine est plus celtique que française (2).
Tandis que les Ibères et les Gaulois se partageaient le
sol, des Grecs phocéens venus de l'Asie Mineure fon-
dèrent sur les côtes de la Méditerranée la puissante colo-
nie de Marseille, 600 ans avant Jésus-Christ Cette ville
étendit peu à peu sa domination ; elle devint aussi riche
que savante et son commerce rivalisa même avec celui
de Carthage.
(1) Outre les Celtes primitifs, l'Armorique reçut plusieurs migra-
tions venues à différentes époques de la Grande-Bretagne, surtout
quand les Saxons s'établirent dans ce pays.
(2) Voir les curieuses recherches de M. de la Villemarqué sur les
bardes armoricains et les Chants populaires de la Bretagne qu'il a
publiés. Les noms de Taliesin, d'Hyvarnion et de Gwenchlan sont les
plus célèbres. Les poèmes des bardes gallois ont été recueillis en
Angleterre par Owen Jones.

Mais voici Rome avec ses infatigables légions; elle
pressent déjà que le monde doit être sa conquête ; elle a
commencé par soumettre ces terribles Gaulois cisalpins
qui avaient menacé son existence; arrivée au sommet
des Alpes, elle jette un regard avide sur les belles plaines
où coulent la Durance et le Rhône; bientôt elle les
envahit et les appelle sa Province (Provence); elle jette
les fondements d'Aix et de Narbonne, et fait alliance
avec Marseille, en attendant qu'elle l'asservisse.
Bientôt César paraît avec le génie de la conquête : il
trouve la Gaule divisée en une multitude de petits peu-
ples; pendant neuf ans il l'attaque sans relâche, et la
Gaule épuisée tombe à ses pieds après la défaite de Ver-
cingétorix.
La Gaule reste province romaine jusqu'à l'invasion
des barbares; peu à peu sa nationalité, sa langue, ses
mœurs s'effacent devant celles du peuple conquérant.
Les Romains la couvrent d'écoles et de monuments (I) ;
elle répond à ces avances de la civilisation romaine en
produisant des savants, des poètes, et surtout des
avocats qui se distinguent à Rome même (2).
IIe, III ET IVe SIÈCLES
CONVERSION DE LA GAULE. — ÉPISCOPAT. — MONACHISME.
La religion chrétienne, qui devait tirer le monde
romain de l'erreur et de la corruption où il était plongé,
contenait les germes féconds et réparateurs d'une civi-
(1) Les plus beaux restes de ces monuments de la domination ro-
maine se trouvent à Aix, à Arles, à Nîmes, à Trêves.
(2) Le célèbre acteur Roscius, l'orateur Domitius Afer, le poète Var-
ron d'Atax, Gallus, l'historien Trogue-Pompée, Pétrone, sont nés en
Gaule.

lisation nouvelle. Ses saintes doctrines se propagèrent,
malgré les cruelles persécutions qui avaient pour but de
les étouffer : la parole des apôtres et le sang des martyrs
devaient faire la conquête du monde. La vérité reli-
gieuse, confinée depuis des siècles au milieu des arides
rochers de la Judée, allait s'épanouissant de région en
région, comme une fleur qui répand ses parfums et
promet des fruits abondants. L'Évangile saisit les âmes,
les agite, les pénètre, les émeut, les transforme, et
bientôt la pensée humaine, ravivée par le souffle bien-
faisant de la foi, retrouve l'enthousiasme, source infinie
d'héroïsme et de poésie. Les Actes des martyrs, rédigés
dans les prisons, en présence même des supplices, sont
de naïves et sublimes preuves de cette première trans-
formation (1).
La Gaule reçoit la prédication évangélique au IIe siè-
cle; l'Église de Lyon, fondée par saint Pothin et saint
Irénée, est cimentée par le sang d'une foule de martyrs,
parmi lesquels une jeune fille, l'esclave Blandine, dé-
ploie le plus héroïque courage. Bientôt après, saint Denis
convertit Paris, qu'on nommait alors Lutèce, fonde
plusieurs églises et mérite le titre d'apôtre des Gaules.
Depuis ce moment, la vie religieuse donne du mouve-
ment à la pensée : de pieux et savants évêques, issus
pour la plupart de familles patriciennes, continuent
dans la Gaule l'œuvre civilisatrice. Quand la persécu-
tion a cessé par l'avènement au trône de Constantin le
Grand, ils prêchent, ils écrivent, ils discutent. C'est
dans l'Église que s'est réfugié le talent ainsi que la
science; le courage ne leur fait pas défaut quand il s'agit
de résister à l'injustice ou à l'erreur : c'est ainsi que
saint Ambroise (2), évêque de Milan, soumet à la péni-
(1) Voir Ampère, Hist. littéraire de la France avant le XIIe siècle.
(2) Né à Trêves.

tence publique l'empereur Théodose, coupable du mas-
sacre de Thessalonique ; que saint Hilaire, de Poitiers,
le Rhône de l'éloquence latine, résiste courageusement à
l'empereur Constance, qui protégeait les Ariens. Citons
encore Maint Paulin, de Bordeaux, auteur de Poésies
pieuses et de Lettres intéressantes; saint Prosper,
d'Aquitaine, qui composa un poème sur la Grâce, imité
depuis par Louis Racine; Sidoine Apollinaire, de
Lyon, gendre de l'empereur Avitus, puis évêque de
Clermont: ses poésies, souvent frivoles, nous donnent
de précieux renseignements sur la société de ce temps,
que les barbares venaient d'envahir; saint Avit, évêque
de Vienne, auteur d'un poème remarquable sur la Créa-
tion, sorte de Paradis perdu, ayant peut-être inspiré
quelques passages de Milton (1).
L'épiscopat n'était pas la seule influence bienfaisante
qui fût exercée sur cette société néo-chrétienne; le mo-
nachisme, né en Orient des besoins de la vie contempla-
tive, passa en Occident vers la fin du IVe siècle, et jeta
de profondes racines dans le sol de la Gaule. Saint
Martin fonda près de Tours le monastère de Ligugé;
saint Honorat celui de Lérins, et Cassien celui de Mar-
seille, pour lequel il écrivit ses Institutions monastiques.
Mais le législateur le plus célèbre de la vie cénobitique
(1) ADAM ET EVE CHASSÉS DU PARADIS.
« Bien que les champs se montrent à eux verdoyants de gazon et
peints de fleurs variées, malgré les fleuves et les fontaines, la face
du monde leur semble sans beauté après la tienne, ô Paradis I...
Tout offense leurs regards, et comme il est ordinaire à l'homme, ils
aiment davantage ce qu'ils ont perdu. Le monde paraît se resserrer
devant eux ; l'extrémité de la terre est loin, et cependant les presse.
Le jour est terne ; sous les feux du soleil, ils se plaignent que la
lumière a disparu : les astres gémissent dans le ciel, plus éloignés
de leur tête ; ils aperçoivent à peine dans le lointain ce ciel qu'ils
touchaient auparavant. »

fut saint Benoît, de Nursie, abbé du Mont-Cassin, qui
remplaça la contemplation des anachorètes orientaux
par le travail actif de l'esprit et du corps, besoin naturel
aux races occidentales. Les moines devaient non-seule-
ment prier, mais encore étudier les livres et cultiver la
terre : triple sanctification de l'homme opérée dans la
solitude, mais dont les bienfaits devaient rejaillir sur
les nations entières. « Les moines, dit M. Guizot, ont été
les défricheurs de l'Europe ; ils l'ont défrichée en grand,
en associant l'agriculture à la prédication. » Ainsi, au
moment où l'invasion barbare menaçait de ruine l'an-
tique civilisation romaine, la Providence préparait
de pieux asiles où devait se conserver le dépôt des
vertus religieuses et de la culture intellectuelle (1)
(1) « Oh! qu'elles sont douces à ceux qui ont soif de Dieu, les soli-
tudes infréquentées I qu'elles sont aimables à ceux qui cherchent le
Christ, ces retraites immenses où la nature veille silencieuse 1 Ce si-
lence a de merveilleux aiguillons qui excitent l'âme à s'élancer vers
Dieu et la ravissent en d'ineffables transports ; là, on n'entend au-
cun bruit, si ce n'est celui de la voix humaine qui monte vers le ciel.
Ces sons pleins de suavité troublent seuls le secret de la solitude
dont le repos n'est interrompu que par des murmures plus doux que
le repos lui-même, les saints murmures des chants modestes. Du sein
des chœurs fervents les chants mélodieux s'élèvent, et la voix de
l'homme accompagne la prière jusque dans les cieux. »
« Je considère, il est vrai, avec respect tous les lieux décorés par
les saints qui s'y retirent, mais j'honore particulièrement ma chère
Lérins, qui reçoit dans ses bras hospitaliers ceux qu'a jetés sur son
sein la tempête du monde ; qui introduit doucement parmi ses om-
brages ceux que brûlent les ardeurs du siècle, pour qu'ils y respi-
rent et y reprennent haleine sous l'abri spirituel du Seigneur. Abon-
dante en fontaines, parée de verdure, couverte de vignes, agréable
par son aspect et par ses parfums, elle semble un paradis à ceux qui
l'habitent. »
SAINT EUCHER.

V ET VIe SIÈCLES
CONQUÊTE BARBARE; SES RÉSULTATS. — FORTUNAT. —
GRÉGOIRE DE TOURS. — LÉGENDES
Depuis longtemps les barbares frappaient aux bar-
rières de l'empire romain, demandant leur place au
soleil. Un ébranlement général se produit au commen-
cement du ve siècle ; la Gaule est inondée et bouleversée
par un déluge de peuples scythiques et germaniques ; les
uns passent en ravageant comme une tempête ; les
autres se fixent sur le sol de la Gaule : ce sont les Bour-
guignons au sud-est, les Visigoths au midi, les Francs au
nord. Clovis, chef de ces derniers, établit sa domination
sur la Gaule presque entière : il se convertit au christia-
nisme à la voix de sa femme Clotilde, et pose les fonde-
ments de la nation française.
Ainsi le vieux monde romain était mort, rongé par
ses propres vices ; la civilisation païenne avait fait son
temps; elle disparaissait pour faire place à un monde
nouveau, à une croyance nouvelle. L'Europe devait se
transformer sous une double influence, celle de la reli-
gion chrétienne et celle de la conquête barbare.
Ces peuples vainqueurs étaient pour la plupart de race
germanique ; pour les connaître, il faut lire le livre de
l'historien Tacite, intitulé Mœurs des Germains, où il
trace leur portrait avec une exactitude remarquable.
C'étaient des hommes de haute stature, au teint blanc,
aux cheveux blonds, aux yeux bleus, aimant surtout la
guerre et affrontant la mort, le sourire aux lèvres. Pen-
dant la paix, ils passaient leur temps à chasser, à jouer
ou à boire. Ils choisissaient leurs chefs parmi les plus

braves : la vaillance était chez eux le meilleur titre
de noblesse. Chaque chef avait ses compagnons, ses
fidèles (leudes), qui combattaient et mouraient au besoin
à ses côtés. Ils avaient un respect particulier pour leurs
femmes, et celles-ci les accompagnaient jusqu'au milieu
des périls du combat. Dans cette description fidèle des
mœurs primitives des Germains, il est facile d'entrevoir
les germes de la féodalité et de la chevalerie du moyen
âge.
Mais il ne faut pas croire qu'en subissant la conquête
germanique, la Gaule ait adopté la langue et les mœurs
des vainqueurs. Les barbares étaient trop peu nombreux
et trop inférieurs en civilisation au peuple vaincu pour
ne pas se fondre dans sa masse; ils oublièrent donc peu
à peu leur langue pour adopter celle des Gallo-Latins :
c'est ce qui explique pourquoi, dans la langue française,
il reste si peu de mots teutoniques.
M. Ampère a dit : " Le français est une langue latine;
les mots celtiques y sont restés ; les mots germaniques
y sont venus ; les mots latins sont la langue elle-même :
ils la constituent (1). »
Le résultat immédiat de la conquête barbare fut un
épaississement de l'ignorance et des ténèbres. Depuis
Clovis jusqu'à Charlemagne, l'histoire des Francs ne
présente que confusion et luttes sanglantes. Car, bien
que ces vainqueurs, devenus chrétiens, ménageassent
les évêques, dont l'autorité était grande sur le peuple,
ils ne dépouillèrent que lentement leurs instincts fé-
(1) La langue latine était d'origine sanscrite ainsi que le celtique : de
là sans doute la facilité qu'eurent les deux idiomes à s'assimiler. On
croit que les sons e, è, u, qui sont restés dans notre langue, «pro-
viennent de la prononciation gauloise ; il en serait de même du son
nasal m et n, du ch, du j et des II mouillées. Les philologues esti-
ment à une centaine le nombre des mots celtiques restés dans la
langue française, et celui des mots teutoniques à un millier.

roces ; les arts et les lettres, apanage des vaincus, étaient
pour eux un objet de mépris. Cependant la langue latine
continue d'être en usage, tout en se corrompant de plus
en plus au contact de la barbarie. Le clergé est toujours
le dépositaire du savoir, en même temps qu'il défend
avec courage les droits de l'humanité et de la religion,
souvent violés par les barbares.
Ainsi, au vie siècle, saintCésaire (470-542), d'Arles,
soutient dignement la tradition apostolique; il était
sorti du monastère de Lérins. devenu une pépinière de
savants et vertueux évêques. Ses Sermons et ses Homélies
sont empreints d'une douce et charmante familiarité.
Fortunat (530-609), évêque de Poitiers, est le der-
nier représentant de la poésie en Gaule jusqu'à Charle-
magne. Il se trouva à la cour du roi Sigebert au moment
du mariage de ce prince avec Brunehaut, et le célébra
en composant un épithalame d'un goût tout mytholo-
gique. Il se fixa ensuite à Poitiers, auprès de sainte Ra-
degonde, femme de Clotaire Ier, qui y vivait dans un
cloître, et il devint l'intendant, le secrétaire de cette
princesse. C'est là qu'il composa, à côté de beaucoup
de petites pièces de vers puériles et monotones, plu-
sieurs hymnes chantées encore dans les cérémonies du
culte catholique (I).
Saint Grégoire de Tours (539-593), né en Auvergne,
d'une famille de sénateurs, est l'historien de cette épo-
que; sans son Histoire ecclésiastique des Francs, nous
n'aurions aucun renseignement sur les faits qui suivirent
la conquête de Clovis.
Saint Grégoire fut un grand évêque : son mérite le fit
élever au siège de Tours, si important alors par le tom-
beau de saint Martin. Il lutta avec une noble fermeté
(1) Voir Aug. Thierry, Récits des temps mérovingiens.

contre la conduite criminelle de Chilpéric et de son
épouse, la cruelle Frédégonde ; toute sa vie fut un com-
bat en faveur de l'Église et des opprimés.
Grégoire de Tours, dans son histoire, n'est pas sa-
vant ; il avoue lui-même son ignorance, et déclare qu'il
écrit en style rustique; mais il est simple et naturel, et
n'en peint que mieux l'époque rude et barbare qu'il
raconte; on oublie ses défauts en faveur de l'intérêt
qu'il inspire (1).
A la fin du vi° siècle, les ténèbres de l'intelligence
deviennent plus épaisses : toute culture de l'esprit
semble disparaître. L'Église seule en conservait le dépôt
à l'état latent, toute prête à en provoquer le réveil sous
une impulsion favorable. Ce qui vit toujours et ne s'é-
teint pas dans la mémoire populaire, ce sont les bien-
faits de l'enseignement chrétien, ce sont la vie et les
miracles des saints, des martyrs, dont le recueil a con-
stitué depuis la vaste collection des Bollandistes, sous
le titre d'Actes des Saints (Acta Sanctorum). Le jésuite
Bolland, qui lui a donné son nom, avait été précédé
dans ce travail par le P. Rosweyde, de la maison d'An-
(1) « La culture des lettres s'éteignant ou plutôt périssant dans les
villes de la Gaule, pendant que le bien et le mal s'y commettaient
également, et que s'y déchaînait la férocité des barbares ou la fureur
des rois... et qu'il ne pouvait se trouver un seul grammairien sa-
vant dans la dialectique pour retracer toutes les choses, soit en prose,
soit en vers, la plupart en gémissaient souvent, disant : « Malheur
« à notre temps I car l'étude des lettres a péri parmi nous, et l'on
« ne rencontre plus personne qui puisse mettre par écrit les événe-
« ments présents. » Ces plaintes et d'autres semblables, répétées
chaque jour, m'ont décidé à transmettre au temps à venir la mémoire
du passé ; et, bien que parlant un langage inculte, je n'ai pu taire ,
cependant ni les entreprises des méchants, ni la vie des hommes de
bien. Ce qui m'a surtout excité, c'est que j'ai souvent ouï dire que
peu d'hommes comprennent un rhéteur qui parle en philosophe ;
presque tous, au contraire, un narrateur qui parle comme 'le vul-
gaire (quia philosophantem rhetrem intelligunt pauci, loquentem
rusticum multi). »

vers. Il en refit le plan, en suivant l'ordre du martyro-
loge et du calendrier. Après vingt-cinq ans de travaux,
avec l'aide d'un collaborateur dévoué, il n'avait pu ter-
miner que les deux premiers mois de l'année. L'impres-
sion commença en 1630. L'œuvre fut continuée, inter-
rompue, puis reprise en 1836, et le tomeLIV8 parut en
1847. L'achèvement en est prochain. C'est un trésor
inestimable, non seulement pour l'Eglise, mais encore
pour la littérature et pour l'art.
La légende, récit naïf et populaire, est le principal
élément littéraire de ces siècles d'ignorance et d'obscu-
rité. Par elle se transmettent les traditions et les souve-
nirs. Elle est la source poétique dont s'empareront les
conteurs et les poètes, en groupant leurs récits autour de
deux héros principaux, Charlemagne et le roi Arthur (1).
RENAISSANCE SOUS CHARLEMAGNE (768-814)
Il fallait une main vigoureuse, un homme de génie,
pour relever l'esprit humain de la dégradation où il
était tombé : la Providence suscita cet homme, qui fut
Charlemagne.
La vie de Charlemagne offre deux côtés bien distincts:
ses grandes guerres contre les barbares qui continuaient
l'invasion, tels que les Saxons en Germanie, les Avares
sur le Danube, les Lombards en Italie et les Sarrasins
en Espagne ; ensuite ses efforts constants pour civiliser
les peuples qu'il gouverne.
Charlemagne comprenait que l'épée ne suffit pas
pour fonder un empire ; qu'il faut y joindre la religion,
les lois et la science. Son premier soin fut de rétablir la
discipline ecclésiastique, de réorganiser les écoles et
(1) Arthur, Arthus ou Artus.

l'enseignement. Il écrivit aux évêques pour les exhorter
à faire revivre les études. La circulaire qu'il leur adressa
en 786 est un curieux document : il représente au clergé
qu'il est inconvenant de prier Dieu en mauvais langage ;
que les prêtres doivent étudier pour comprendre les
beautés des saintes Écritures et ne pas être exposés à
l'erreur.
Grâce à sa vigoureuse impulsion, des écoles s'élevè-
rent de toutes parts : chaque église, chaque couvent
eut la sienne ; il y en avait une dans le palais impérial,
où les enfants de l'empereur étudiaient au milieu des
autres écoliers ; lui-même surveillait tout, et l'on raconte
qu'un jour il tança vertement quelques jeunes nobles
dont il trouva les compositions mauvaises.
Malheureusement les hommes instruits manquaient
à Charlemagne. Par ses bienfaits, il attira à sa cour des
étrangers de distinction. Le premier est l'Anglais
Alculn, l'homme le plus savant de son temps, qui
dirigea l'école du palais, et plus tard celle de Saint-
Martin de Tours. Viennent ensuite Pierre de Pise,
Warnefrid, historien des Lombards, tous deux en-
levés à l'Italie; Éginhard, élevé avec les enfants de
Charlemagne, et qui devint son secrétaire, peut-être
même son gendre; il nous a laissé la vie du grand em-
pereur; Angilbert, assez bon poète; Turpin ou
Tilpin, archevêque de Reims, auquel on attribua, mais
à tort, la chronique fabuleuse intitulée : Vie et gestes de
Charles le Grand et de Roland, livre qui paraît être du
xie siècle.
Pour mieux vaincre toutes les résistances, l'empereur
donnait lui-même l'exemple de l'étude : pendant ses
repas, il se faisait lire la Cité de Dieu de saint Augustin.
La nuit, il plaçait sous son chevet des tablettes, pour
s'exercer à tracer des caractères dans les intervalles de

son sommeil. Ëginhard, qui rapporte ce fait, ajoute qu'il
ne réussit jamais bien dans son travail, parce qu'il avait
commencé trop tard. On a voulu conclure de ce passage
que Charlemagne ne savait pas écrire; mais il est plus
probable qu'il ne parvenait pas à se distinguer dans la
calligraphie, art d'autant plus estimé alors qu'il n'y avait
encore que des manuscrits. Enfin nous savons qu'il com-
posa une grammaire tudesque, et fit faire un recueil des
vieux chants de la Germanie, travaux aujourd'hui
perdus.
Au milieu de son palais, Charlemagne avait aussi
créé une Académie où il aimait à s'entourer de tous les
savants de sa cour. On y agitait une foule de questions
littéraires et théologiques. Dans ces réunions, chaque
académicien prenait le nom d'un homme célèbre de l'an-
tiquité : Angilbert se nommait Homère, Alcuin Horace,
Charlemagne s'appelait David.
N'oublions pas de citer les ordonnances de Charle-
magne connues sous le nom de Capitulaires ; c'est un
recueil où se révèle la sagesse autant que le génie de
celui qui l'a dicté (I).
(1) On a également attribué à Charlemagne les Livres Carolins, ou-
vrage écrit au moins sous son inspiration, et concernant la querelle
des Iconoclastes.
Voir Guizot, Hist. de la civilisation en France ; Ampère, Hist. litt.
de la France avant le XIIe siècle; Ozanam, le Christianisme chez Ies
Francs.

DEUXIÈME ÉPOQUE
DITE DU MOYEN AGE
Depuis le serment de 842 jusqu'à la renaissance sous François Ier, 1515.
ÉTAT DE LA LANGUE ET DE L'INTELLIGENCE APRÈS
CHARLEMAGNE.
Après la mort de Charlemagne, le mouvement qu'il
avait provoqué s'arrête. Son fils, Louis le Débonnaire,
prince pieux, mais sans énergie, voit des enfants ingrats
se révolter pour lui arracher sa couronne ; les troubles
civils tendent à replonger l'empire dans la barbarie.
En 841, Lothaire livre à ses deux frères, Louis le
Germanique et Charles le Chauve, la sanglante bataille
deFontenay; ceux-ci sont vainqueurs, et l'année sui-
vante, à Strasbourg, ils se font un serment mutuel de
fidélité et d'alliance. Ce serment, qui nous a été con-
servé par Nithard, historien du temps (1), est intéres-
sant en ce qu'il nous offre l'un des premiers monuments
connus de la langue vulgaire; il nous prouve, que la
langue latine, altérée dans ses formes par une ignorance
croissante, avait été remplacée par un idiome encore
(1) Nithard était fils d'Angilbert et de Berthe, fille de Charlemagne :
son livre a pour titre : Histoire des divisions entre /es fi/s de Louis
le Débonnaire.

grossier, véritable souche de la langue française ac-
tuelle (1).
On peut trouver, dès le vie et le vii0 siècle, les premiers
vestiges de la langue vulgaire, source du français mo-
derne. On distinguait dès lors la langue romane du
tudesque et du latin, et saint Mummolin, élu évêque
de Noyon, fut choisi, dit son historien, parce qu'il
comprenait bien l'une et l'autre langue. Le Glossaire
de Reichenau, récemment découvert, donne l'expli-
cation en langue vulgaire de certains termes latins
de la Bible; il date de l'année 768, celle qui vit monter
(1) EXTRAIT DU SERMENT DE 842
ENTRE LOUIS LE GERMANIQUE ET CHARLES LE CHAUVE.

TEXTE EN LANGUE ROMANE.
Pro Deo amur et pro Christian
poblo et nostro commun salva-
ment, d'ist di in avant, in quant
Deus savir et podir me dunat, si
salvarai eo cist meon fradre Karlo
et in adjudha et in cadhuna cosa,
si cum om per dreit son fradre
salvar dist, in o quid il mi altre si
fazet. Et ab Ludher nul plaid num-
quam prendrai, qui meon volcist
meon fradre Karle in damno sit.

TRADUCTION LITTÉRALE.
Pour (de) Dieu l'amour et pour
(du) chrétien peuple et notre com-
mun salut, de ce jour en avant, en
tant que Dieu savoir et pouvoir
me donne, ainsi sauverai-je celui-
ci mon frère Charles, et en aide et
en chaque chose, si comme on par
droit son frère sauver doit, afin
que il à moi autant en fasse. Et de
Lothaire nul accommodement ja-
mais (ne) prendrai qui, à ma vo-
lonté, à celui-ci mon frère Charles
en dommage soit.

SERMENT DES SEIGNEURS.

TEXTE EN GALLO-ROMAIN.
Si Lodhuvigs sagrament que
son fradre Karlo jurât conservât,
et Karlus meos. sendra de suo
part non Ios tanit, si io returnar
non lint pois, ne io ne nuels cui
eo returnar int pois, in nulla adju-
dha contra Lodhuvigs nun lin iver.

TRADUCTION LITTÉRALE.
Si Louis (le) serment, que son
frère Charles jure, conserve, et
Charles mon seigneur de sa part
ne le tient, si je détourner ne l'en
puis, ni moi, ni nul que je détour-
ner en puisse, en nulle aide contrer
Louis ne lui irai.

Charlemagne au trône. Le concile de Tours, en 813,
ordonne aux évêques de faire traduire les écrits
des Pères en langue romane ou théotisque, pour qu'ils
puissent être compris de tous. Enfin, dès le xc siècle,
cet idiome vulgaire peut déjà servir d'interprète à la
poésie, comme le prouve la Cantilène de sainte Eulalie,
qui commence ainsi :
« Buona pulcella fut Eulalia ;
« Bol avret corps, bellezour anima.
« Voldrent la veintre li Deo inimi,
« Voldrent la faire diaule servir.
« Eulalie fut une bonne vierge ; elle avait beau corps
et plus belle âme. Les ennemis de Dieu voulurent la
vaincre, voulurent lui faire servir le diable. »
La langue romane, dérivée directement du latin
(romain), fut parlée, avec des différences locales, dans
tous les pays qui avaient subi la domination romaine ;
nous la trouvons donc en Italie, en France et en Espagne.
Chacune de ces contrées fit sa langue d'après son génie
propre, ses habitudes de prononciation et l'adjonction
plus ou moins grande des éléments étrangers. Le fonds
commun est le latin ; le reste tient au caractère na-
tional. L'italien est plus près de la langue mère; le
français en est le plus éloigné. La géographie suffit à
expliquer ces variations, en y joignant l'influence plus
ou moins forte de l'invasion barbare.
En France même, la diversité d'idiome s'accusa for-
tement entre le Nord et le Midi. Il y eut réellement
deux langues, sans compter de notables différences
d'une province à l'autre ; elles se retrouvent encore de
nos jours dans les patois populaires. La langue du Nord,
ou roman-wallon, a pris le nom de langue d'oïl; celle du
Midi s'appela langue d'oc, ou langue provençale (1). On
(1) Oc signifie oui, et vient du latin hoc ; oïl a la même significa-

peut prendre la Loire comme ligne de séparation assez
exacte entre ces deux dialectes. Comment la langue du
Nord a-t-elle fini par prévaloir, par devenir la langue
littéraire de la France, et comment celle du Midi, qui
l'emportait d'abord en grâce, en souplesse, en har-
monie, s'est-elle éclipsée dans le dédain et l'oubli, c'est
ce que nous allons expliquer par la suite de cette
étude.
Il suffit d'interroger l'histoire pour constater que le
midi de la France reçut de l'occupation romaine une
empreinte plus forte et plus durable que le nord, et, en
même temps, que l'invasion barbare y pesa moins long-
temps, moins lourdement que sur le reste du pays. Le
royaume des Francs avait au nord son centre d'action,
et il eut plus souvent à défendre le Rhin que les Pyré-
nées. Quand l'empire de Charlemagne fut dissous, la
Gaule méridionale devint à peu près indépendante :
elle n'eut pas à subir les sanglantes divisions qui agi-
tèrent le Nord, non plus que les terribles dévastations
des Normands. Les traditions latines y étaient restées
vivaces ; l'esprit municipal s'y ranima promptement;
la culture romaine se raviva sans peine; les grandes
villes, comme Toulouse, Bordeaux, Narbonne, Arles,
devinrent des centres de commerce et de luxe; il se
forma des seigneuries puissantes, dont la domination
fut propice au développement intellectuel.
La chevalerie y brillait de tout son éclat. La douceur
du climat, un certain esprit de liberté, le goût des
plaisirs, et, de plus, des communications fréquentes avec
les Maures d'Espagne, déjà fort avancés en civilisation
comme en science, tout concourait à donner à cette
tion et vient du latin illud. La langue italienne fut appelée langue
de si (sic). Chaque langue a pris son nom d'un mot exprimant l'af-
firmation.

partie de la France une prospérité, un état de culture
qui n'avaient rien d'égal dans le reste de l'Europe.
Il n'est pas étonnant que, sous ces influences diverses,
sa langue se soit développée et fixée promptement, par
une alliance heureuse de l'expression et de l'harmonie.
Elle déploya avec aisance ces grâces naïves, ce tour
ingénieux, cette allure vive et légère qui firent
donner à ses productions le nom de gaie science, de gai
savoir.
Les poètes du Midi se nomment troubadours, du mot
trobar, trouver, inventer. Nous les voyons dans toutes
les cours, assidus auprès des seigneurs et des dames,
chantant la gloire des uns, le mérite des autres, et
visant à recueillir honneur et profit. Ils paraissent dans
toutes les fêtes, les tournois, les réunions, toujours
accueillis avec faveur, chantant l'amour sous toutes les
formes, et portant jusqu'au raffinement l'analyse subtile
de la passion.
A côté des troubadours, il faut citer les jongleurs,
qui les accompagnaient quelquefois pour chanter leurs
vers, au son d'un instrument, guitare, mandore, viole
ou rote. Les jongleurs faisaient diversion au chant par
des tours d'adresse, des jeux de passe-passe, qui discré-
ditèrent peu à peu leur profession et les firent tomber
dans le mépris. On vit pourtant des jongleurs s'élever
au rang de troubadours et de chevaliers par leur talent
à composer des vers.
Les compositions des troubadours sont des chansons
(cansos), des pastourelles, des tensons, sortes de dialogues
poétiques, des sirventes où la satire s'exerce souvent avec
une virulente audace. Mais le caractère général de cette
poésie est la grâce, la légèreté et l'harmonie bien plus
que la richesse de l'invention ou la force de la pensée.
Le génie oriental jeta son reflet sur l'imagination des

troubadours. La Catalogne fut unie à la Provence sous
la domination de Raymond-Bérenger (1092); la gaie
science florissait à la cour des comtes de Barcelone ;
elle se trouva en contact avec cette civilisation arabe
qui avait produit les merveilles des palais de Cordoue,
de Grenade et de Séville; elle y puisa plus d'une inspira-
tion; elle y gagna surtout la richesse de la forme et la
savante harmonie du rythme.
Mais malgré cette facilité élégante, la poésie des trou-
badours n'atteignit jamais un haut développement : le
printemps, la gloire et la beauté, tels étaient les sujets
qu'elle traitait sans cesse en se jouant; la variété de la
forme ne peut leur enlever un caractère général de fri-
vole monotonie. Ainsi, sur près de deux cents trouba-
dours connus, pas un qui se dessine fortement par ces
grandes qualités d'invention et d'exécution qui caracté-
risent le génie. On peut voir dans cette faiblesse de
conceptions et d'idées la cause principale qui empêcha
la langue d'oc de devenir une véritable langue littéraire :
une langue ne peut vivre et durer en effet que si le génie
l'a consacrée par des chefs-d'œuvre.
11 y aurait donc peu d'intérêt et de profit à étudier ici
en détail chacun de ces poètes de la langue d'oc, dont
plusieurs sont de nobles chevaliers, de grands sei-
gneurs, des rois même, tandis que d'autres, de plus
humble naissance, ne durent qu'à leur talent le titre
envié de troubadour. Nous citerons seulement les plus
connus d'entre eux : Sordel de Mantoue, célèbre par
sa bravoure et ses aventures ; Dante parle de lui avec
admiration dans son Purgatoire; Arnaud de Marveil,
pauvre serf qui devint troubadour du vicomte de Béziers,
et célébra les charmes de la comtesse Adélaïde, fille du
comte de Toulouse, Raymond V; Bernard de Ven-
tadour, Gaucelm Faydit, Pierre Vidal étaient

aussi d'humble origine, mais leurs vers les mirent au
niveau des plus nobles seigneurs; Arnaud Daniel a
été célébré par Dante et par Pétrarque : ce dernier
l'appelle le grand maître d'amour; Peyrols d'Au-
vergne chanta la croisade à laquelle il prit une part
glorieuse.
Guillaume IX, comte de Poitiers et duc d'Aqui-
taine, se distingua également par son esprit, par sa
bravoure et par sa conduite violente et déréglée; il
partit, en 1101, avec une armée pour la croisade, dont il
revint presque seul pour aller mourir dans un cloître.
Bertrand de Born est un troubadour guerrier, un
poète batailleur dont les hardis sirventes font penser aux
chants belliqueux de Tyrtée. 11 excita les fils de Henri II
d'Angleterre à se révolter contre leur père; c'est pour
cela que Dante, dans son Enfer, le représente portant à
la main sa propre tête ensanglantée. Ce turbulent sei-
gneur perdit deux fois son château et finit sa vie dans
un cloître (1).
(1) S1RVENTE GUERRlER '.
Bien me plaît le doux temps de Pâques
Qui fait feuilles et fleurs venir ;
Et il me plaît quand j'entends la joie
Des oiseaux qui font retentir
Leur chant par le bocage ;
Et il me plaît quand je vois sur les prés
Tentes et pavillons plantés ;
I Bem platz lo dous temps de pascor
Que fai foillas e flors venir ;
E platz me quan aug la boudor
Dels auze's que fan retentir
Lor cant per lo boscatge ;
Et platz mi quan vei sobrels pracz
Tendaz e pavaillos fermatz ;
E ai gran allegratge,
Quau vei per campaigna rengatz
Cavalier e cavals armatz.

Richard Cœur-de-Lion (1157-1199), si célèbre
par ses exploits chevaleresques à la troisième croisade,
Et j'ai grande allégresse,
Quand je vois rangés dans la campagne
Cavaliers et chevaux armés.
Et il me plaît quand les courriers
Font fuir les gens et leur avoir (leurs troupeaux) ;
Et il me plaît quand je vois après eux
Grande foule d'hommes armés rugir ensemble ;
Et il plaît à mon courage,
Quand je voix châteaux forts assiégiés
Et faubourgs détruits et effondrés ;
Et que je vois l'armée sur le bord
Tout à l'entour clos de bons fossés
Garnis de palissades et de pieux.
Et de même me plaît le seigneur,
Quand il vient le premier à l'attaque,
A cheval, armé, sans crainte.
Et qu'aussi il donne aux siens de la hardiesse
Par ses vaillantes prouesses ;
Et, dès que le combat est engagé,
Chacun doit être disposé
Et le suivre de bon gré ;
Car on n'est en droit d'être prisé
Qu'autant qu'on a donné et reçu maints coups.
Nous verrons, à l'entrée du combat, lances et épées
Briser et dégarnir casques de couleur et écus, et maints
Vassaux frapper ensemble ; et ensuite errer à l'aventure
Chevaux des morts et des blessés.
Et quand ils seront entrés en bataille,
Que nul homme de haut parage
Ne pense plus qu'à trancher têtes et bras ,
Car mieux vaut un mort qu'un vivant vaincu.
Je dis que n'a pas autant de saveur pour moi
Le manger, le boire ni le dormir,
Comme lorsque j'entends crier : A eux !
Des deux parts ; et lorsque j'entends hennir
Chevaux à vide à travers l'herbage ;
Et que j'entends crier : A l'aide! à l'aide!
Et que je vois tomber dans les fossés

cultiva aussi la gaie science qu'il avait apprise dans les
cours du Midi. A son retour d'Orient, l'empereur
Henri VI le retint prisonnier pendant dix-huit mois
dans un château d'Allemagne (1). Une légende, peut-être
fabuleuse, raconte que le lieu de son séjour fut décou-
vert par son ami, le troubadour Blondel, qui eut la
pensée d'aller de château en château, répétant les chan-
sons composées par le roi, et qu'il reconnut le prince
dont la voix continua, du fond de sa prison, la chanson
commencée par son féal serviteur (2).
Petits et grands à l'ombre.
Et que je vois les morts qui à travers les côtes
Ont les pennons de lance qui les ont traversées.
Noble comtesse, on vous tient pour la meilleure
Qu'on puisse voir en tout le monde,
Et pour la plus charmante
Qu'on ait jamais vue et qu'on voie maintenant .
Béatrix, de haut parage,
Bonne maîtresse en parole et en faits.
Source d'où jaillissent toutes les beautés.
Belle hors de pair,
Votre riche mérite est si grand
Que sur tous il est élevé.
(1) Le château de Diernstein, ou Dürrenstein sur le Danube.
(2) SIRVENTE.
Si prisonnier ne dit point sa raison
Sans un grand trouble et douloureux soupçon,
Pour son confort qu'il fasse une chanson.
J'ai prou d'amis, mais bien pauvre est leur don ,
Honte ils auront, si, faute de rançon,
Je suis deux hivers pris.
Qu'ils sachent bien, mes hommes, mes barons,
Anglais, Normands, Poitevins et Gascons,
Que je n'ai point si pauvres compagnons,
Que pour argent n'ouvrisse leurs prisons.
Point ne les veux taxer de trahisons,
Mais suis deux hivers pris 1

La poésie provençale fut principalement lyrique : là
est son mérite et son charme. Encore ce lyrisme est-il
plus dans la variété du rythme, dans la grâce et l'har-
monie des vers que dans la force de la pensée et de
l'émotion. Elle ressemble à une mélodie musicale qui
berce l'âme plutôt qu'elle ne la pénètre profondément.
C'est par erreur et prévention qu'on lui a attribué la
création des chansons de geste qui font la gloire des
poètes du Nord. Sauf quelques romans chevaleresques,
tels que Girart de Roussillon et la Belle Maguelone, la
langue d'oc n'a presque rien à opposer à ces grandes
épopées narratives où excella le génie plus inventif et
plus fécond des poètes de la langue d'oïl.
D'abord si riante et si insoucieuse, la poésie des trou-
badours incline au xii° siècle vers la satire, et, dans le
siècle suivant, nous la voyons s'éteindre en exhalant
des chants de haine et de vengeance. Le principal repré-
sentant de cette veine satirique est Pierre Cardinal,
que ses hardis sirventes ont fait surnommer le Juvénal
Pour un captif, plus d'ami, de parent ;
Plus que ses jours, ils épargnent l'argent.
Las ! que je sens me douloir ce tourment !
Et si je meurs dans mon confinement,
Qui sauvera le renom de ma gent ?
Car suis deux hivers pris !
Point au chagrin ne voudrais succomber !
Le roi français peut mes terres brûler,
Fausser la paix qu'il jura de garder ;
Pourtant mon cœur je sens se rassurer :
Si je l'en crois, mes fers vont se briser :
Mais suis deux hivers pris !
Fiers ennemis, dont le cœur est si vain,
Pour guerroyer attendez donc la fin
De mes ennuis : me trouverez enfin.
Dites-le-leur, Chail et Pensavin,
Chers troubadours, qui me plaignez en vain ,
Car suis deux hivers pris !
2

de la Provence. Bientôt la croisade des Albigeois vint
porter un coup fatal au génie poétique de la longue d'oc.
La licence et la corruption avaient fait de grands
progrès dans les cours du Midi; à la faveur de cette
liberté de mœurs, une hérésie de date ancienne qui se
rattachait au manichéisme, l'hérésie des Albigeois
s'était insinuée partout et trouvait des partisans ou des
protecteurs auprès des princes ; Raymond, comte de
Toulouse, lui accorda ouvertement son appui. Le légat
Pierre de Castelnau ayant été assassiné sur les terres de
ce seigneur, le pape Innocent III excommunia Raymond
et fit prêcher une croisade contre les Albigeois. Les
hommes du Nord saisirent avidement cette occasion
d'écraser ceux du Midi, et tout ce beau pays fut mis à
feu et à sang. Peu à peu les troubadours disparurent,
les chants cessèrent, et cette langue si suave, si poéti-
que, fut arrêtée dans son essor. Pourtant le peuple du
Midi l'a conservée jusqu'à nos jours, mais sans qu'elle
ait pu reprendre un caractère littéraire.
Au xive siècle (1323), Toulouse fit une tentative pour
ressusciter le gai savoir, en établissant les Jeux Floraux,
dont une femme célèbre, nommée Clémence Isaure,
passe pour la fondatrice, quoiqu'on ne sache rien de
positif sur sa vie. Les Jeux Floraux, érigés en Académie
à la fin du xvii" siècle, subsistent encore aujourd'hui;
on y distribue toujours la violette, l'amarante, l'églantine,
le souci, le lis, la primevère ; mais les pièces couronnées
sont en langue française. Cette cérémonie, appelée fête
des fleurs, a lieu le 3 mai au Capitole de Toulouse.
Il faut signaler le réveil qui s'est produit dans notre
siècle en faveur de la langue et de la poésie provençales.
L'élan fut donné par le poete-perruquier Jasmin, dont
les pièces naïves et spirituelles furent applaudies dans
tout le midi de la France et couronnées aux Académies,

Roumanille et Mistral ont continué avec succès ce
mouvement poétique : ce dernier s'est surtout fait remar-
quer par une jolie épopée rustique, Mireio {Mireille) (1).
LANGUE D'OIL
LES NORMANDS. — TROUVÈRES. — CHEVALERIE.
Au moment où la langue d'oïl se formait en se déga-
geant du latin, un peuple apparut pour se l'approprier
et y mêler quelques éléments nouveaux : c'étaient les
Normands.
Sortis de la Scandinavie, les Normands, au ixe siècle,
couvrent les mers du Nord de leurs barques légères; ils
se rient des dangers, recherchent les aventures, et
surtout le butin. Ils pénètrent par l'embouchure des
fleuves; ils ravagent à plusieurs reprises les côtes de
France et d'Angleterre; ils font même le siège de Paris,
et Charles le Simple, ne pouvant plus leur résister, fait
un traité avec Rollon, l'un de leurs chefs (911); il lui
donne la main de sa fille Gisèle, avec la belle province
de Neustrie pour dot.
Rollon devient chrétien avec son peuple, et, chose
singulière, ces pirates, naguère si féroces, se plient sans
peine au joug de la civilisation en adoptant rapidement
la langue et les mœurs des vaincus ; en un mot, ils
deviennent Français.
A une raison fine et déliée les Normands joignaient
une imagination vive et le goût des aventures extraordi-
(1) La littérature provençale a été l'objet de nombreux travaux cri-
tiques. Raynouard publia une Grammaire romane et une Collection
des poésies originales des Troubadours. Fauriel composa l'Histoire de
la poésie provençale; Barret, les Troubadours et leur influence. Un
savant allemand, Diez, a fait aussi sur cette matière de nombreux
travaux qui ont rectifié et complété les recherches antérieures.

naires; si l'on y ajoute le caractère chevaleresque des
Francs, l'esprit droit et positif des Romains, le génie
narquois, satirique et léger des Gaulois, on a à peu près
tous les éléments qui sont entrés dans la formation de
l'esprit français.
Non contents d'avoir adopté la langue française, les
Normands la transportèrent avec eux en Angleterre
ainsi que dans les Deux-Siciles. Guillaume le Conqué-
rant, maître de l'Angleterre par la bataille de Hastings,
en 1066, imposa à ce pays la langue française, qui y
fut pendant trois siècles la langue officielle, la langue
aristocratique : voilà pourquoi l'anglais est encore mêlé
d'une foule d'expressions françaises ; enfin les premiers
trouvères qui écrivirent en langue d'oïl sont anglo-
normands.
Au xie siècle, la société féodale est assise, régulière-
ment organisée. Après l'an 1000, époque fatidique et
redoutée où l'on attendait la fin du monde, l'humanité
se reprend avec bonheur à respirer et à vivre. C'est
comme une renaissance ; elle se manifeste par un élan
plus vif de foi reconnaissante. « Il semblait, dit un
chroniqueur de l'époque (Glaber), que le monde, en se
secouant, voulût dépouiller sa vieille enveloppe pour se
revêtir partout d'une blanche robe d'églises. » Cette foi
ardente et forte, la chevalerie naissante va l'appuyer de
ses plus héroïques efforts en opposant aux invasions
de l'Islam les merveilleuses expéditions des croisades.
Quelle sera la littérature de cette société nouvelle,
née de la force et de la conquête, mais profondément
pénétrée de la foi religieuse ? Elle reflétera fidèlement les
mœurs et les caractères de l'époque : la grandeur mêlée
à la violence, l'esprit d'aventures, le besoin d'action, le
mépris du danger et de la mort; avec cela une sou-
mission docile à l'Église, le respect des femmes, la

loyauté, la fidélité au serment, le dévouement absolu
au chef, au suzerain, ce qui s'alliait très-bien avec
l'esprit d'indépendance; en un mot, l' honneur, vertu
nouvelle, chrétienne et chevaleresque, source d'actions
héroïques, véritable titre de noblesse des nations mo-
dernes. Tels sont les sentiments, les vertus, les passions
dont nous trouvons l'expression dans les œuvres litté-
raires de cette période. La Chanson de Roland nous en
offrira le premier et le plus beau modèle.
On peut dire que la société féodale se résume dans
l'institution de la chevalerie. L'initiation à la vie mi-
litaire par la remise des armes était une coutume ger-
manique. Tacite en fait mention dans ses Mœurs des
Germains. « Le jeune homme, dit-il, est revêtu chez
eux de l'écu et de la framée; c'est là leur toge, premier
honneur de la jeunesse. » Au moyen âge, c'est la même
coutume avec des cérémonies différentes. L'Eglise, as-
sociée à tous les actes de la vie, donne à celui-là sa
consécration solennelle.
A peine sorti de l'enfance, à sept ans, le jeune noble
était attaché à un seigneur en qualité de page, varlet
ou damoisel ; il exerçait toutes les fonctions de la do-
mesticité auprès du châtelain ou de la châtelaine. Vers
quatorze ans, il devenait écuyer, apprenait à manier les
armes, suivait son maître à la chasse et à la guerre,
soignait son armure et son destrier. Quand le jeune
homme avait gagné ses éperons par quelque prouesse,
il était admis aux honneurs de la chevalerie. Il faisait la
veillée des armes dans l'église; le jeûne, la confession,
la communion précédaient l'initiation solennelle. On
revêtait le candidat d'une tunique blanche, symbole de
pureté, puis d'une robe rouge, pour montrer que son sang
devait couler dans les combats, enfin d'une robe noire,
emblème de la mort. Après les trois coups de plat d'épée
2.

sur l'épaule, signe de l'investiture militaire, il recevait
l'accolade qui l'initiait à la fraternité chevaleresque,
puis il endossait son armure, recevait l'épée bénite,
chaussait les éperons dorés, s'élançait sur son cheval, et
chacun devait reconnaître en lui un féal chevalier. Son
serment l'obligeait d'accomplir rigoureusement les de-
voirs énumérés dans le Code de la chevalerie; le senti-
ment de l'honneur, sanctionné par la religion, en était
la sauvegarde la plus sûre.
De telles mœurs, un tel état social devaient parler
à l'imagination; aussi la poésie ne lui fit-elle pas défaut;
les trouvères, comme les troubadours, en furent les
interprètes. Ce fut comme une éclosion spontanée, natu-
relle; faute de savoir, on n'imitait pas; on suivait les
traditions nationales avec une ignorance naïve, une
bonne foi qui avait plus de charme que de grandeur.
De là sortirent des chants gracieux, et surtout de vastes
épopées, dénuées de proportion et d'art, mais qui ont
pour elles la richesse des détails et la vérité des pein-
tures, les Chansons de geste.
Quelle est l'origine de ces poèmes? Les critiques mo-
dernes la font remonter aux forêts de la Germanie.
Tacite parle des antiques poésies qui servaient d'annales
aux Germains, en célébrant le dieu Tuiscon, fils de la
Terre, et son fils Mann. Ces chants nationaux se con-
servèrent en se multipliant. Éginhard rapporte que
Charlemagne en fit un recueil pour les garder à la
mémoire. Il les puisa évidemment dans la tradition et
dans les souvenirs de ces chanteurs, de ces jongleurs
qui s'attachaient aux princes et aux chefs de guerre. Il
en avait lui-même à sa cour, et ses grandes actions
devaient fournir ample matière à l'inspiration de leurs
successeurs. Au ixe siècle, le biographe de saint Luidger,
évêque de Munster, rapporte que ce prélat guérit mira-

culeusement un aveugle que tout le monde aimait parce
qu'il savait chanter les hauts faits des anciens et des
rois (1). Les aveugles ont toujours eu le privilège de la
poésie et du chant.
Ces poésies primitives, ces Cantilènes, nées des événe-
ments et de l'inspiration des chanteurs populaires, sont
la matière première des chansons de geste, Comme les
romances de l'Espagne, elles consistaient en fragments
assez courts, de forme narrative et lyrique ; elles pas-
saient de bouche en bouche et faisaient le fonds du ré-
pertoire des jongleurs qui ont précédé les trouvères.
Peu à peu, la matière de ces chants s'est condensée,
développée autour d'un héros légendaire; des écrivains
plus ou moins habiles s'en sont emparés, ont composé
ces longues épopées, ou chansons de geste, dont plu-
sieurs ont de trente à cinquante mille vers, et qui sup-
posent déjà plus de loisirs, plus de raffinement dans le
goût des poètes et des auditeurs. C'est ce qui nous
explique pourquoi un même poème présente souvent
plusieurs récits du même événement. Il y a parfois dans
un même chant jusqu'à cinq ou six variantes qui se
suivent : preuve évidente de l'existence de ces chants
primitifs sur lesquels travailla l'imagination féconde des
trouvères. Ceux-ci n'ont donc fait qu'étendre ou coor-
donner les poèmes des jongleurs, lesquels tombèrent
dès lors au second rang, et se résignèrent au rôle de
chanteurs et d'amuseurs publics.
Ce que nous avons dit des troubadours peut s'appli-
quer en partie aux trouvères, poètes de la langue d'oïl.
Ils parcouraient aussi les châteaux et les cours. Les
princes, les chevaliers, quand ils ne cultivaient pas eux-
mêmes la poésie, se plaisaient du moins à protéger les
(1) Léon Gautier, les Épopées françaises

poètes. Aussi l'arrivée d'un trouvère dans un de ces
hauts manoirs où le seigneur vivait isolé avec sa famille,
était une bonne fortune, une distraction qu'on accueil-
lait avidement; pages et chevaliers, dames et damoi-
selles se groupaient pour entendre des chansons gra-
cieuses, ou de longs récits fantastiques qui célébraient
les faits et gestes des anciens preux. Pour ces hommes
toujours bardés de fer, les épopées chevaleresques
étaient encore une école de vaillance et comme un
écho des combats où ils brûlaient de s'élancer.
Les compositions des trouvères étaient des Chansons,
qui ressemblaient assez à nos romances ; des Jeux-
Partis, analogues aux tensons des troubadours; des
Sirventes, des Fabliaux ou Contes; mais surtout ces
longs Romans ou Épopées qui peignent si bien les mœurs
chevaleresques, l'esprit d'aventure, l'ardeur guerrière
dont étaient animés les chefs de la société féodale. Là
est le caractère distinctif et la gloire nationale de nos
vieux poètes de la langue d'oïl. 11 ne faut donc pas dire,
avec Voltaire, que les Français n'ont pas la tête épique.
L'épopée est, au contraire, le caractère dominant de
notre vieille littérature ; on l'y trouve avec surabondance
et satiété; toute l'Europe lui a fait des emprunts; mais
il lui manqua la fixité, la maturité de la langue, et sur-
tout le génie d'un Homère ou d'un Dante pour créer
quelque grande œuvre approuvée par le goût et digne
de l'admiration des siècles.
Un mot seulement sur les chants lyriques des trou-
badours. Ce n'est pas que la matière ne soit abondante :
M. Paulin Paris en a édité un recueil sous le titre de
Romancero français. Mais le sujet ne supporte guère
l'analyse, et la place manque pour les citations.
Audefroy le Bastard a fait de gracieuses chansons,
en forme de petits drames, où l'amour joue le principal

rôle. Quesnes de Béthune, un des ancêtres de
Sully, a mis dans les siennes plus de verve, d'esprit et
de finesse. C'était un brave chevalier : il le prouva à la
quatrième croisade, en plantant le premier son éten-
dard sur les murs de Constantinople ; de plus, il chanta
cette expédition avec l'accent d'un enthousiasme
inspiré. Thibaud de Champagne (1201-1253) se
rapproche des poètes provençaux par le ton et la forme
de ses chants; il fut élevé dans le Midi, car il avait pour
mère Blanche de Navarre. Poète aimable et gracieux, il
tombe parfois dans la fadeur et le bel esprit.
Les chants épiques peuvent se grouper naturellement
d'après les sources d'inspiration où ils ont été puisés.
Trois héros les dominent : Charlemagne, Arthur de
Bretagne et Alexandre le Grand. Cette division n'est pas
nouvelle : un trouvère du xiii° siècle, Jean Bodel
d'Arras, l'indique aussi au début de son poème sur
les Saxons (Guiteclin de Sassoigne).
« Ne sont que trois matières à nul homme entendant :
« De France, de Bretaigne et de Rome la Grant.»
Ces poèmes forment donc trois cycles distincts, que
nous parcourrons rapidement : le cycle Carlovingien, le
cycle de la Table ronde et le cycle Antique.
CYCLE CARLOVINGIEN
La grande figure de Charlemagne, ses exploits gigan-
tesques au nord et au midi, transmis de bouche en
bouche à l'admiration des peuples, firent bientôt passer
sa vie à l'état de légende. Les calamités qui suivirent
son règne glorieux ne servirent qu'à rehausser le respect
qu'on avait pour son génie et pour ses œuvres. Il n'est
donc nullement étonnant que la poésie, interprète fidèle

des sentiments du peuple, se soit exercée à célébrer ce
héros, en lui attribuant même des faits qui lui sont
antérieurs ou qui suivirent son règne : tant il est vrai
qu'un grand nom est comme un foyer où la gloire aime
à concentrer ses rayons.
L'épopée carlovingienne a un caractère essentielle-
ment religieux. Charlemagne y est surtout considéré
comme le champion du christianisme contre les infi-
dèles ; il y est moins question de ses grandes guerres
contre les Saxons, que des expéditions contre les Sar-
rasins, ennemis du Christ; bien plus, les victoires de
Charles-Martel et de Pépin sur les Arabes lui sont
attribuées, comme s'il devait seul représenter les efforts
du monde septentrional et de la civilisation chrétienne
contre l'Orient et le mahométisme. Enfin il existe un
poème qui va jusqu'à raconter un voyage, une sorte de
pèlerinage du grand monarque à Jérusalem; idée qui,
si elle n'est pas une interpolation du xi° siècle, doit
probablement naissance aux rapports de l'empereur des
Francs avec le calife Haroun-al-Raschid.
La chronique attribuée faussement à l'archevêque
Turpin, et qui a pour titre Vie et gestes de Charles le Grand,
paraît être l'œuvre d'un moine du xi" siècle ; elle n'est
autre chose que le récit de l'expédition de l'empereur
contre les Sarrasins d'Espagne et de la défaite de Ron-
cevaux. Il paraît que cet ouvrage, beaucoup trop vanté
naguère, parce que l'on croyait y voir la source de tous
les poèmes carlovingiens, a été simplement composé d'a-
près d'anciens chants populaires relatifs à Charlemagne.
La fameuse Chanson de Roland a un caractère bien
plus solennel, plus épique, et remonte certainement
plus haut que la légende de Turpin; elle paraît avoir
joui jadis d'une grande vogue populaire, et l'on sait que
le jongleur Taillefer, à la journée de Hastings, la chan-

tait en allant au combat dans les rangs de l'armée nor-
mande.
Cette épopée, à la fois naïve et forte, paraît être la
plus ancienne du cycle carlovingien : on la fait remonter
au temps de Louis le Débonnaire; mais la rédaction qui
nous est restée fut faite par Turold, trouvère normand
du xic siècle. La forme en est simple, le ton héroïque et
parfois d'une grandeur sublime. Le sujet est la défaite
de Roncevaux et la mort de Roland, par suite de la
trahison de Ganelon, concertée avec le roi sarrasin Mar-
sile. Charlemagne, vainqueur de l'Espagne, croit la
paix assurée par un traité avec ce prince; il revient avec
son armée vers « le doux pays de France, » laissant
l'arrière-garde sous la conduite de son neveu Roland,
accompagné des douze pairs. Marsile tombe à l'impro-
viste sur cette troupe dans la vallée de Roncevaux. Par
trois fois Olivier engage Roland à sonner de son cor
d'ivoire, l' Olifant (1), pour appeler Charlemagne au se-
cours; Roland refuse, trop confiant dans sa force et sa
bravoure.
La bataille s'engage au cri de Monjoie : vrai combat
de géants où les coups les plus rudes sont portés par
trois preux, Roland, Olivier et l'archevêque Turpin. Les
païens tombent par milliers, mais ils ont pour eux le
nombre, et Roland doit mourir. « Alors l'orage éclate,
le tonnerre gronde, le vent mugit ; la pluie, la grêle
tombent à torrents ; partout la foudre et ses ravages ; la
terre tremble... c'est le grand deuil pour la mort de
Roland. » Vainqueurs dans les quatre premiers chocs,
les Français succombent au cinquième. De vingt mille,
ils ne restent plus que soixante; mais ils mourront en
vendant chèrement leur vie. A la prière de Turpin, Ro-
(1) Du latin elephas, éléphant.

land sonne enfin du cor pour appeler la vengeance de
Charlemagne ; il sonne si fort qu'on l'entend à trente
lieues, et que le sang jaillit de sa poitrine et de ses
tempes. L'Empereur revient, mais il arrivera trop tard.
La mêlée recommence; Olivier est frappé à mort :
« Ses deux yeux lui tournent dans la tête; il perd l'ouïe,
il achève de perdre la vue. I1 descend de cheval, se
couche par terre et accuse ses fautes à haute voix. Il
lève au ciel ses deux mains jointes et prie Dieu de lui
donner le Paradis, de bénir Charles, la douce France et
son compagnon Roland par-dessus tous les hommes. »
Bientôt Turpin tombe à son tour, percé de quatre épieux,
mais il se relève pour frapper encore, et quatre cents
païens tombent sous ses coups. Roland et Turpin restent
seuls et tiennent tête à l'armée ennemie; ils sont acca-
blés de traits, mais l'approche de Charlemagne met les
Sarrasins en fuite. Roland reste maître du champ de
bataille ; couvert de blessures, il porte secours à Turpin,
lui enlève son armure et le couche sur l'herbe ; puis il
va ramasser tous ses compagnons que la mort a frappés,
et les range devant l'archevêque pour qu'il les bénisse,
et envoie leurs âmes en Paradis. Alors il tombe
évanoui; quand il se relève, Turpin est mort; lui-même
sent approcher sa dernière heure; il gravit une éminence
pour mourir les yeux tournés vers l'Espagne. Un Sar-
rasin, caché parmi les cadavres, se précipite pour lui
ravir son épée; Roland lui brise la tête d'un coup de
son oliphant. Il ne veut pas que sa Durandal tombe aux
mains des ennemis; il cherche à la rompre en frappant
les rochers, mais ce sont les rochers qui se brisent;
alors il se couche sur elle pour mourir. Étendu sur un
pic qui .regarde l'Espagne, il frappe de la main sa poi-
trine : « Mon Dieu, par tes vertus, efface mes fautes et
mes péchés, les grands et les petits, tous ceux que j'ai

faits depuis l'heure où je suis né jusqu'à ce jour où me
voici venu ! » Il tend à Dieu son gant droit, et les anges
du ciel descendent auprès de lui pour emporter son
âme en paradis. Charlemagne arrive pour pleurer son
neveu et ensevelir les morts ; il les venge par la défaite
de Marsile, et entre vainqueur à Saragosse. Ganelon
expie son crime par le dernier supplice ; la fiancée de
Roland, la belle Aude, expire en apprenant sa mort.
On peut dire que ce premier essai d'épopée est un
coup de maître; l'instinct de l'art s'y trouve avec le
souffle de l'inspiration : rien ne donne mieux l'idée de
l'héroïsme chevaleresque. Cette chanson est écrite
en vers décasyllabiques; c'est celui de la plupart des
chansons de geste; sa marche légère et rapide était
très-propre au récit et au chant : le vers alexandrin ne
viendra que plus tard. La rime est assonante, c'est-à-
dire que le son final se ressemble par à peu près. Dans
certains romans, la strophe se déroule, sur une même
rime, pendant quarante à cinquante vers.
Il ne faudrait pas croire que Charlemagne joue tou-
jours le rôle principal dans les chansons de geste; il n'y
conserve pas longtemps le caractère héroïque que lui
donnent les premiers poèmes. Dans les épopées sui-
vantes, l'esprit féodal domine, et la résistance du fier
vassal contre son suzerain y est représentée sous un
côté glorieux. Charles n'est plus qu'un prince faible,
rusé, irrésolu, à qui ses barons révoltés font souvent
la loi; le chef dynastique porte ainsi la peine due à
l'incapacité de ses faibles successeurs, auxquels les
trouvères l'assimilent pour mieux flatter les grands
vassaux qui écoutent et récompensent leurs chants.
C'est dans cet esprit que sont faites les longues épopées
en vers du xiie et du xiii0 siècle, telles qu'Ogier le Danois,
par Raimbert de Paris, poème remarquable par l'in-
3

térêt, la conduite habile du récit et l'énergique sim-
plicité du style ; les Quatre fils Aymon, Maugis d'Aigre-
mont, Huon de Bordeaux, Doolin de Mayence, par Huon
de Villeneuve; enfin, le Roman des Loherains par
Jean de Flagy, qui se rattache au roi Pépin le Bref,
et dans lequel l'esprit d'indépendance des grands vas-
saux se déploie avec toute sa farouche fierté.
La Chanson d'Anlioche, composée par le pèlerin Ri-
chard au temps même de la première croisade, a le
mérite de sortir de la fiction pour reproduire exacte-
ment la vérité des faits; c'est moins un roman qu'une
chronique à laquelle la poésie ajoute son charme.
CYCLE DE LA TABLE RONDE
ROBERT WACE. — CHRESTIEN DE TROYES
L'épopée carlovingienne est surtout l'expression de la
vie féodale et guerrière ; partout y dominent la force
brutale, l'esprit de conquête, l'amour des combats, à
peine tempérés par l'instinct moral et la foi religieuse. Il
y reste un fonds de sauvagerie germanique que le
christianisme n'a pu encore extirper. Les femmes ne
jouent qu'un rôle secondaire et accidentel auprès de ces
rudes seigneurs toujours prêts pour le combat. Une
seule vertu domine dans leur âme, c'est le dévouement
au suzerain.
Tout autre est le caractère du cycle breton, dont
Arthur est le héros principal : c'est un monde nouveau
de sentiments et de croyances, où règne le mysticisme
religieux, mêlé au culte respectueux de la femme;
l'amour exalté y dirige l'esprit d'aventures et pousse
aux grands exploits de nobles et galants chevaliers.

Ces traditions ont une origine celtique et bretonne :
le roi Arthur en est le centre et le héros principal. Cette
légende a pris naissance dans les chants, les chroni-
ques, les contes populaires de la Cambrie. Tous les
anciens bardes ont célébré cette héroïque figure qu'en-
tourait une auréole merveilleuse. Taliesin le repré-
sente comme fils d'Utter à la tête de dragon; à côté de
lui se place toujours sa femme, la fière Gwennivar (Ge-
nièvre), son majordome Kaï le Long(Keu), son échanson
Beduyr, son héraut Gwalmaï (Gauvain).
Dans ces légendes primitives, Arthur est un miracle
de vaillance ; sa puissance n'a point de bornes; il pos-
sède une épée magique ; il rivalise d'éclat avec le soleil.
Plus tard, à cet Arthur mythologique succède un prince
chrétien, un chef breton qui tient sa cour à Kerléon,
dans le pays de Galles. C'est un roi chevalier, plein de
piété et de vaillance : le héros est transformé par l'ima-
gination poétique. On le voit accomplir un pèlerinage
au saint Sépulcre, et sur son bouclier est peinte l'image
de la sainte Vierge, objet spécial de son culte; il a pour
cri de guerre : Dieu aide et sainte Marie.
La légende d'Arthur, transportée en Armorique par les
émigrés bretons, y fut conservée pieusement ; ce prince
devint un type poétique en même temps qu'une person-
nification de la patrie regrettée. D'après la tradition
populaire, Arthur n'était pas mort dans le combat
contre les Saxons où il avait disparu. La fée Morgane
l'avait guéri de ses blessures et transporté dans l'île
d'Avalon, d'où il devait revenir plus puissant que jamais
pour gouverner les Bretons. C'est donc en Bretagne
que la légende arturienne a pris cette consistance poé-
tique, ce développement national qui a servi de base
aux romans de chevalerie. Après plusieurs siècles de
vogue populaire, ces traditions orales furent enfin ré-

digées par écrit et formèrent le livre intitulé Brut y
Brenhined (Légende du roi). Ce livre fut importé en
Angleterre vers l'an 1125 par Gauthier Calenius, archi-
diacre d'Oxford, qui la mit en dialecte cambrien, et il
fut traduit en latin par Geoffroy-Arthur de Monmouth :
ce fut le texte qui servit de base à tous les romans che-
valeresques de la Table ronde.
Robert Wace, trouvère anglo-normand né dans l'île
de Jersey (1112), fut le premier qui s'appropria cette
matière poétique ; il en tira le Roman de Brut (1), en
faisant remonter la généalogie d'Arthur jusqu'à Enée.
Il lui fait accomplir des prouesses fabuleuses, des con-
quêtes à travers l'Europe, jusqu'en Norwège et en Italie.
Il place a côté de lui le fameux enchanteur Merlin, car
tout le merveilleux de la féerie est au service des ro-
manciers de la Table ronde. Merlin est ensorcelé par la
fée Viviane, qui le tient enfermé dans une prison ma-
gique; le roi envoie les chevaliers à sa recherche ; c'est
Gauvain qui parvient à le découvrir.
Robert Wace parle ainsi du roi Arthur et de ses che-
valiers : « C'est pour eux qu'il créa la Table ronde, dont
les Bretons racontent mainte fable. Tous les chevaliers
étaient égaux, tous étaient servis à table de la même
manière : il n'y avait entre eux ni premier ni dernier. Il
n'y avait pas un Écossais, pas un Breton, pas un Fran-
çais, pas un Normand, pas un bon chevalier, de l'Orient
à l'Occident, qui ne se crût tenu d'aller à la cour d'Ar-
thur. Les pauvres gens l'aimaient; les rois étrangers
lui portaient envie et le craignaient, car ils avaient peur
qu'il ne conquît le monde entier et ne leur enlevât leur
couronne (2). »
I) Robert Wace a encore composé le Roman de Rou ou Rollon, qui
retrace l'histoire des premiers ducs de Normandie.
(2) V. de la Villemarqué, les Romans de la Table ronde.

Tel est le sujet sur lequel se donna carrière la fertile
imagination des trouvères. M. Paulin Paris a débrouillé
avec une rare sagacité les origines et le caractère de ce
cycle épique. Il nous montre Robert de Barron
comme auteur du Joseph d'Arimathie, et Gauthier
Map comme ayant écrit Merlin, Lancelot et le Saint-
Graal (1). Mais il faut surtout citer le romancier le plus
fécond et le plus remarquable de ce cycle, Chrestien
de Troyes, qui vivait au xiie siècle. On a de lui le
Chevalier au Lion, le Chevalier à la Charrette ou Lancelot
du Lac, Erec et Enide, Cliget, Guillaume d'Angleterre,
Perceval le Gallois. Ce dernier roman, continué par
Cauchier et achevé par Manessier, est remarquable par
son caractère religieux et mystique. Le Saint-Graal était
un vase précieux, célèbre dans les traditions galloises :
il passait pour inspirer le génie poétique, donner la
sagesse et révéler à ses adorateurs les mystères de ce
monde. Merlin l'avait, disait-on, emporté dans son vais-
seau de verre. I1 importait de le retrouver; c'est pourquoi
la chevalerie se mit en quête du Saint-Graal. Seulement
la légende du vase célèbre avait changé de forme et de
caractère avec l'esprit chrétien ; il avait servi à la der-
nière cène de Jésus-Christ, et Joseph d'Arimathie y avait
recueilli le sang du Sauveur. Avec le vase se trouvait la
lance sanglante, celle qui avait percé le flanc du crucifié.
C'était pour le retrouver que le père d'Arthur, Utter
Pendragon, avait institué l'ordre de la Table ronde;
mais ce bonheur ne pouvait arriver qu'au chevalier dont
l'âme serait dans un parfait état de grâce. C'est à Per-
ceval qu'échoit cette gloire suprême; il n'y parvient
qu'à travers mille obstacles et aventures où son cou-
(1) M. Paulin Paris a mis en langage moderne les Romans de la
Table ronde avec notes et commentaires.

rage et sa vertu subissent de terribles épreuves (1).
Les romans de la Table ronde n'ont pas seulement
amusé et intéressé nos pères, ils ont fait l'admiration
de toute l'Europe et passé dans toutes les littératures.
Dante en a tiré le touchant épisode de Francesca di Ri-
mini. Chaucer et Arioste s'en inspirent; le Tasse y
trouve les enchantements de la forêt d'Armide; Cer-
vantes, Shakspeare, Spenser leur doivent des inspira-
tions ; Milton voulait les réunir en une vaste épopée, et
« briser les phalanges saxonnes sous le Mars des Bre-
tons»; de nos jours, Tennyson a réalisé en partie ce
projet, et notre poète breton, Brizeux, disait avant de
mourir :
« Si la mort l'eût permis, Arthur, la Table ronde
« Eût été le pavois et le centre du monde.
CYCLE ANTIQUE
Ce cycle poétique n'a pas pour nous le même intérêt
national que les deux précédents; pourtant il eut aussi
sa vogue et laissa une trace assez profonde dans les
annales littéraires du moyen âge. Les souvenirs de l'an-
tiquité commencèrent à se réveiller vers le xi° et le
XII° siècle. Si l'on ignorait Homère, on lisait Virgile,
Lucain et Stace; l'imagination de nos conteurs s'exerça
bientôt sur la guerre de Thèbes, celle de Troie et les
grandes expéditions d'Alexandre; mais une ignorance
naïve transforma les héros anciens en paladins du
moyen âge.
Benoît de Sainte-Maure, qui vivait à la cour de
(1) Voici les titres de quelques autres romans de ce cycle qui ont
eu de la réputation : le Chevalier à l'épée, le Graal, Parthenopeus
de Blois, la Violette, Floire et Blanceftor.

Henri II d'Angleterre (1180), est peut-être l'auteur du
Roman de Thèbes, imitation de la Thébaïde de Stace;
mais on ne lui conteste pas le Roman de la Guerre de
Troie, en trente mille vers de huit syllabes. Il ne faut
pas s'attendre à y retrouver les grandes épopées homé-
riques ; il les travestit et les dépouille de tout le prestige
mythologique, en prenant pour guides les récits attri-
bués à Darès le Phrygien et à Dictys de Crète. 11 y a
pourtant du charme dans cette narration confuse et de la
grâce dans certains épisodes, entre autres celui de
Troïlus et Cressida, imité par Shakspeare.
La légende d'Alexandre le Grand n'est pas puisée à de
meilleures sources ; les dix trouvères qui l'ont traitée ont
surtout suivi l'histoire fabuleuse du faux Callisthène (1).
Le plus connu des romans de ce type est l'Alexandre,
composé par deux auteurs, Lambert ll Cors ou le
court, et Alexandre de Paris (1184). Il est écrit en
vers de douze syllabes, qui prit de là le nom d'alexan-
drin, quoiqu'il fût déjà en usage antérieurement.
Le roi de Macédoine y est peint comme un modèle
de roi chevalier; il porte l'oriflamme; il est entouré de
ses douze pairs et de ses barons. Le récit historique est
mêlé d'aventures féeriques et merveilleuses; les mons-
tres, les prodiges, les mystères se multiplient quand le
héros arrive aux Indes ; il s'élance dans les airs, emporté
par des griffons; il entend le langage des oiseaux; il
pénètre dans les mers sous une cloche de cristal;
partout il se montre loyal, généreux, invincible, l'exem-
ple et le modèle des rois.
Toute cette poésie héroïque, qu'elle chantât Charle-
magne et ses preux, Arthur et la Table ronde, la guerre
(1) L'ouvrage attribué à Callisthène fut écrit au xi° siècle par Si-
méon Seth, grand-maître de la garde-robe de Michel Ducas.

de Troie et Alexandre, ne dura que trois siècles : c'est
la période brillante et forte de la chevalerie. Au xiv° siè-
cle, elle est en pleine décadence. Aux chanteurs de
geste succèdent les jongleurs de bas étage qui se font
mépriser par leurs vices et tombent au rang de vaga-
bonds. Au xiv° siècle, la veine des troubadours est tarie ;
les écrivains copient ou dénaturent les anciens poèmes ;
bientôt on les traduit en prose, et ils perdent sous cette
forme nouvelle leur caractère noble et héroïque pour
tomber enfin dans le dédain et l'oubli.
LA SATIRE. — LE ROMAN DU RENART. — LES FABLIAUX
— MARIE DE FRANCE.
— GUYOT DE PROVINS. — RUTEBEUF.
Ce qui ne meurt jamais en France, c'est l'art de
conter et surtout de saisir le ridicule par la satire : là
est le propre de l'esprit gaulois. C'est aussi, du reste, un
des caractères essentiels de l'esprit humain : la comédie
a toujours côtoyé la tragédie; Homère a créé Thersite
et la Batrachomyomachie. Après les nobles émotions,
la gaieté reprend ses droits et son empire. Dans plus
d'une chanson de geste, il y a des scènes comiques qui
font contraste avec le sérieux du poème. Le Voyage de
Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople n'est guère
qu'une épopée héroï-comique où le prince et ses douze
pairs excellent à gaber. Ce vieux mot français signifie se
moquer, railler au moyen d'une vanterie fanfaronne :
les gabs amusaient toujours le public. Il y a tel poème,
comme le Montage Guillaume, dont les fantaisies bur-
lesques ont devancé, et peut-être préparé celles de Pulci
et d'Arioste, de don Quichotte et de Gulliver. Nos vieux fa-
bliaux montrent partout que les conteurs français étaient

de première force dans la satire, et que les récits héroï-
ques avaient leur contraste dans la gaieté populaire.
Nulle part cet esprit de malice satirique ne s'épanouit
avec plus de verve et de liberté que dans le fameux
Roman du Renart, véritable comédie à cent actes divers.
C'est une longue allégorie de la vie humaine en même
temps qu'un tableau frappant de la société de l'époque:
c'est aussi la contre-partie des épopées chevaleresques,
la petite pièce après la tragédie.
Le Roman du Renart est un fabliau, un apologue qui
a pris les proportions d'un cycle satirique. Ce n'est pas
une composition régulière, mais un thème fécond où
s'est exercée l'imagination de maint auteur. On y compte
jusqu'à trente-deux branches sorties de la même sou-
che. Le héros est toujours l'animal rusé, type de four-
berie et de malice, dont les tours sont autant d'atteintes
portées au droit, à l'autorité, à la morale.
Quel est l'auteur primitif de cette épopée animale,
si profondément humaine dans son esprit et sa portée
satirique? Dans quel pays a-t-il pris naissance? La cri-
tique n'a pu répondre encore exactement à ces ques-
tions. L'Allemagne le revendique pour elle, et elle
s'appuie sur l'origine germanique des deux noms prin-
cipaux, Renart et Isengrin (le loup), les héros du conte.
Mais la France oppose à cette prétention les noms
français des autres personnages, Noble (le lion), Brun
(l'ours), Belin (le mouton), Ferapel(le léopard), Chante-
clair (le coq), Pinte (la poule), Tibert (le chat), Coart
(le lièvre), etc. Quant à l'origine du conte, on croit la
trouver dans certaines poésies populaires de l'Alle-
magne, mais il paraît s'être développé au nord de la
France, et, dans sa forme définitive, il date du xiie siè-
cle. Le texte primitif était en latin. Nos trouvères, en
s'emparant de ce sujet, lui firent subir de nombreuses
3.

transformations. La rédaction la plus connue est celle
de Pierre de Saint Cloud. Mais il y eut ensuite les
branches intitulées : le Renart couronné, Renart le Novel,
Renart le contrefait, etc.
La forme de ce roman est toute féodale, comme l'épo-
que qui l'a produit, mais c'est la féodalité transportée
dans le règne animal, avec une mise en scène qui en
fait la plus malicieuse parodie. Noble (le lion) tient cour
plénière pour juger Renart, accusé d'une foule de mé-
faits. Celui-ci n'a garde de comparaître; il reçoit som-
mation par divers messagers. C'est d'abord Brun (l'ours) :
Renart le fait prendre à un piège sous prétexte de lui
faire dévorer de beaux rayons de miel; puis Tibert
(le chat), qui n'a pas un sort meilleur. Grimbert (le blai-
reau) amène enfin Renart, son ami, devant le tribunal
suprême : on le condamne à être pendu. Renart obtient
sa grâce en demandant à prendre la croix contre les
infidèles. Une fois libre, il court se retrancher dans son
fort de Malpertuis. On l'assiège, on le prend dans une
sortie ; sur le point de périr, il s'échappe encore et con-
tinue ses tours avec une adresse sans cesse triomphante.
Tantôt il tombe dans un puits, et s'en tire en y faisant
descendre Isengrin qui y reste : c'est la fable du Renard
et du Bouc traitée par la Fontaine ; tantôt il enlève à
Tiercelin (le corbeau) son fromage : autre sujet dont
s'est emparé notre grand fabuliste. Tout réussit à ce
maître fripon; il fait partout des dupes, et sa mort
même est une feinte, car la ruse ne peut mourir.
A l'idéal présenté par les chansons de geste, le Roman
du Renart oppose donc la réalité, souvent triviale et
grossière. La satire, pour être indirecte, n'en est pas
moins vive. Ce sel gaulois plaisait fort à nos bons aïeux.
On le trouve encore semé à profusion dans cette multi-
tude de contes, de fabliaux qui sont une des richesses

principales de notre vieille littérature. L'esprit, le trait
abondent dans ces récits familiers où la gaieté domine;
ils sont généralement en vers de huit syllabes, si propres
à la narration légère et rapide. Leur origine est très-
diverse; l'Orient en fournit un bon nombre. Le Dolo-
pathos ou Roman des Sept Sages, mis en latin par un
moine du xiie siècle, était un recueil d'historiettes
composé par l'Indien Sindbad un siècle avant l'ère
chrétienne, et qui avait passé par le persan, l'arabe et
le grec. Popularisé par nos trouvères, il a fait le tour
de l'Europe. On sait que le Médecin malgré lui, de Mo-
lière, est tiré du fabliau le Vilain Mire (le paysan mé-
decin). Citons encore le Lai d'Aristote, Saint Pierre et
le jongleur, le Vilain qui conquit Paradis en plaidant, enfin
le Castoiement d'un père à son fils, dont chaque récit a
pour but une application morale.
Les fables que Marie de France composa sous le
titre d'Ysopet ont une grâce naïve qui semble présager
la Fontaine. On ne sait rien de la vie de cette femme dis-
tinguée, si ce n'est qu'elle naquit en Flandre et vécut à la
cour de Henri II d'Angleterre. On lui doit aussi quatorze
lais, poèmes touchants et bien écrits, qui reproduisent
presque tous des souvenirs populaires de la Bretagne.
Guyot de Provins est un satirique misanthrope
qui ne trouvait rien de bien dans son siècle (le XIII°
siècle); il le qualifie d'horrible et puant, et ne ménage
même pas le clergé, dont pourtant il faisait partie. Il y
a beaucoup de verve et d'esprit dans la Bible Guyot,
mais l'invective y dépasse les bornes. Cependant il avoue
en finissant qu'il a trouvé quelques roses à côté des
orties.
Il y a aussi des accents d'amertume chez Rutebeuf,
autre poète contemporain de saint Louis; mais le plus
souvent il est d'humeur insouciante et facile, comme

Villon au siècle suivant, et il dit, avec une grâce
poétique :
L'espérance du lendemain,
Ce sont mes festes.
Il vécut toujours d'espérances déçues. Il adresse ses
vers aux rois et aux seigneurs; mais l'argent qu'il en
tire passe au jeu et aux plaisirs; il est souvent réduit à
tousser de froid et à bâiller de faim ; sa femme, ses enfants
gémissent dans la misère. C'est sa faute: il ne sait pas
résister à la tentation ni prévoir le lendemain. Ses mor-
dantes satires contre les moines ne l'empêchent pas
d'exciter les rois à la croisade, ni de dramatiser de
pieuses légendes, comme la Vie de sainte Elisabeth de
Hongrie et le Miracle de Théophile.
TRAVAUX EN LANGUE LATINE
L'ÉGLISE ET LES ÉCOLES. — LA SORBONNE ET L'UNIVERSITÉ.
LA SCOLASTIQUE. — ABÉLARD. — SAINT BERNARD. —
L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST. — CHRONIQUES LATINES.
Pendant que la langue française se déployait ainsi
avec plus d'abondance que de génie, le latin continuait
d'être employé dans l'Église et dans les écoles. Il y avait
pour ainsi dire deux sociétés en présence : l'une laïque,
chevaleresque, féodale ou populaire, l'autre ecclé-
siastique, monacale et enseignante. Si la première avait
la force matérielle et le nombre, la seconde avait l'in-
telligence et l'autorité de la foi. Celle-ci dirigeait donc
les esprits et les âmes; elle dominait l'autre par la
puissance incontestée de sa forte unité religieuse et
morale.

L'Église avait conservé, avec la langue latine, la tra-
dition des lettres antiques. Il n'y avait d'écoles qu'à
l'ombre des basiliques et des cloîtres : là se réfugiait
tout ce qui aspirait au savoir ; de là sortirent toutes les
hautes intelligences de l'époque. A Paris, c'est autour
de Notre-Dame que se groupaient ces nombreux écoliers
qui se répandirent bientôt sur la montagne Sainte-
Geneviève, pour y entendre les leçons de Roscelin de
Compiègne, de Guillaume de Champeaux et d'Abélard,
ainsi que les discussions ardentes entre les nominalistes
et les réalistes.
L'école de Sorbonne fut fondée en 1252 par Robert
de Sorbon, chapelain de Saint-Louis, pour de pauvres
écoliers; elle ne tarda pas à devenir célèbre. L'Univer-
sité de Paris apparut au xiic siècle, et reçut de Philippe-
Auguste d'importants privilèges. Son enseignement
n'avait pas de rival en Europe; il en sortit des papes,
des cardinaux et de nombreux évêques : c'était le
rendez-vous des plus grands esprits. D'illustres étran-
gers venaient y puiser la science, entre autres Jean de
Salisbury, Roger Bacon, saint Thomas d'Aquin, saint
Bonaventure, Brunetto Latini(l) et Dante lui-même,
son immortel disciple. Les écoliers étaient pauvres pour
la plupart, et beaucoup d'entre eux vivaient d'aumônes.
Ils écoutaient leurs maîtres assis sur la paille (la rue du
Fouare a pris de là son nom) : cette vie de privations
était soutenue par l'ardeur de l'étude et l'amour de la
dialectique.
Cet enseignement comprenait les lettres et les
sciences : la première partie, le trivium, contenait la
grammaire,| la rhétorique et la dialectique; dans le
(1) Brunetto Latini, maître de Dante, écrivit en français son Trésor,
parce .que, dit-il, « français est plus délitable langage et plus comun
que moult d'autres. »

second, le quadrivium, se trouvaient l'arithmétique,
la musique, la géométrie et l'astronomie. Mais tout fut
bientôt absorbé par la scolastique, qui était l'applica-
tion de la philosophie à la théologie. On mit à son ser-
vice une dialectique qui absorba toutes les forces vives
de l'intelligence, mais les esprits se perdaient souvent
dans le dédale de l'argumentation. Aristote, mal connu
et mal compris, servait de guide à cette métaphysique
subtile qui conduisait les uns à l'idéalisme et les autres
au sensualisme.
Les détails de ces querelles d'école nous entraîne-
raient trop loin. Ce n'est pas ici le lieu d'exposer la
doctrine de Roscelin de Compiègne (nominaliste), com-
battue par celle de saint Anselme et de Guillaume de
Champeaux {réalistes). Nous ne citerons même qu'en
passant le nom célèbre d'Abélard, qui réduisit au silence
son maître Guillaume et chercha à concilier les deux
écoles en prenant un terme moyen, le conceptualisme (1).
Pierre Abélard (1079-1142) est surtout connu par
sa correspondance avec Héloïse. Il enseigna à Paris
avec un succès prodigieux; les élèves se pressaient par
milliers autour de lui, en plein champ, sur la montagne
Sainte-Geneviève; ils le suivirent dans sa retraite au
Paraclet, près de Nogent. Mais cet esprit audacieux
s'enivra de lui-même, et s'écarta en plus d'un point du
dogme catholique au nom d'une raison orgueilleuse. Il
trouva son maître dans saint Bernard, qui fit con-
damner ses erreurs au concile de Sens. L'abbé de
(1) Les nominalistes soutenaient que les idées générales, désignant
les genres, les espèces, ne sont que des mots, des noms, sans exis-
tence réelle. Les réalistes prétendaient que toute idée a une existence
réelle, indépendante des choses. Abélard n'admet point que les idées
générales soient une réalité ni un simple mot : il y voit des concep-
tions de l'esprit.

Cîteaux, Pierre le Vénérable, lui donna asile et le
réconcilia avec saint Bernard ; Abélard se rétracta et
mourut dans la pénitence.
Saint Bernard (1091-1153) est une des grandes
figures du moyen âge : simple moine, il conduisit
l'Église et l'Europe entière par l'ascendant de sa vertu
et l'autorité de son éloquente parole. Les papes et les
rois le consultaient. Il fonda l'abbaye de Clairvaux en
Champagne, rédigea les statuts des Templiers, foudroya
les hérésies, dirigea les conciles, prêcha la croisade de
Louis le Jeune et de Conrad III, fit taire l'imprudent
Abélard, et écrivit des pages admirables. Ses lettres et
ses sermons unissent la finesse et l'élégance à la pro-
fondeur (1).
(1) EXTRAIT D'UN SERMON DE SAINT BERNARD.
• Le nom de la Vierge était Marie : ajoutons quelques mots sur ce
nom, qui signifie Étoile de la mer, et convient parfaitement à la
Vierge, mère de Dieu. C'est avec raison qu'on la compare à un astre.
Elle est donc cette noble étoile de Jacob dont le rayon illumine l'u-
nivers entier, dont la splendeur éclaire les hauts lieux et pénètre
jusqu'aux nues : elle parcourt la terre, échauffe les âmes plus que
les corps, vivifiant les vertus et consumant les vices. Elle est cette
étoile brillante élevée au-dessus de cette mer vaste et spacieuse,
étincelante de. vertus, rayonnante d'exemples ! Oh! qui que tu sois,
qui comprends que, dans le cours de cette vie, tu flottes au milieu des
orages et des tempêtes, plutôt que tu ne marches sur la terre, ne dé-
tourne pas les yeux de cette lumière, si tu ne veux pas être englouti
par les flots soulevés. Si le souffle des tentations s'élève, si tu cours
vers les écueils des tribulations, lève les yeux vers cette étoile, in-
voque Marie ; si la colère ou l'avarice, ou les séductions de la chair
font chavirer ta frêle nacelle, lève les yeux vers Marie ; si le souve-
nir de crimes, honteux, si les remords de la conscience, si la crainte
du jugement t'entraînent vers le gouffre de la tristesse, vers l'abîme
du désespoir, songe à Marie ; dans les périls, dans les angoisses,
dans le doute, songe à Marie, invoque Marie ; qu'elle soit toujours
sur tes lèvres, toujours dans ton cœur : à ce prix tu auras l'appui
de ses prières, l'exemple de ses vertus. En la suivant, tu ne dévies
pas; en l'implorant, tu espères; en y pensant, tu évites l'erreur.


Date de création : 17/12/2005 @ 17:52
Dernière modification : 08/11/2006 @ 21:27
Catégorie : Textes
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